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En plus de votre TCA, souffrez vous de phobie scolaire?

Quand un enfant, assez souvent bon élève, ne PEUT plus aller à l’école, quelles sont les raisons de ce blocage ?

Quelles sont les solutions ?

Comment faire face à cette situation de détresse familiale quand une phobie scolaire se déclare ?

Il y aurait  1 à 5% des enfants (plutôt des adolescents)  concernés par la phobie scolaire !

Dans CETTE EMISSION parue le 7 septembre 2017, Pascal Praud, journaliste, reçoit notamment Luc Mathis, président de l’Association Phobie Scolaire : ce dernier fait un travail remarquable dans l’accompagnement des familles.

A retenir :
« Ce n’est pas vraiment de la phobie et ce n’est pas uniquement scolaire » Luc Mathis

 

 

Parmi les facteurs déclenchants d’une phobie scolaire, on relèvera :
– un manque d’estime de soi chez l’enfant,
– des situations de harcèlement (autres enfants, un professeur),
– la peur panique des notes,
– une forme ou une autre de précocité intellectuelle (surdoué, hpi= haut potentiel intellectuel),
– le décès d’un proche,
– une situation familiale difficile,
– une mauvaise prise en charge à l’école,
– des troubles de l’apprentissage (dyslexie…),
– une pression familiale très forte autour de la réussite scolaire,
– une fragilité de l’enfant liée à l’anxiété,
– etc.

 

On retrouve dans cette émission une intervenante incontournable dans les TCA, pédopsychiatre à l’hôpital Robert Debré : Marie France Le Heuzey ! dont j’ai souvent parlé dans mes  articles précédents

 

Pour aller sur le site de l’association Phobie scolaire, cliquez ici.

 

Si vous pensez souffrir de phobie scolaire, rapprochez vous de votre médecin et de votre (pédo)psychiatre.

 

 

Où trouver de l’aide?

En cliquant sur la page de la FFAB Fédération Française Anorexie Boulimie, vous trouverez de l’aide, à savoir :

  • une permanence téléphonique (0 810 037 037,                 0.06 euro/minute + prix appel) du lundi au vendredi, de 16 à 18 heures et
  •  l’annuaire des spécialistes en TCA référencé par l’AFDAS TCA.
  • des articles pour comprendre l’anorexie et la boulimie

En cas de mal être profond, ne restez pas seul !

 

“Les familles face à l’anorexie” par Solange Cook Darzens

Dossier ” anorexie, boulimie : prévenir, éduquer, soigner “

Solange Cook-Darzens
Docteur en psychologie, thérapeute familiale,
service de psychopathologie de l’enfant et
de l’adolescent, hôpital Robert-Debré, Paris.

Les familles face à l’anorexie

L’anorexie est la résultante de facteurs multiples, pourtant les familles sont encore parfois tenues pour responsables de la pathologie de leur enfant. Les familles ne doivent pas être tenues à l’écart de la prise en charge par les professionnels mais être partie prenante, accompagnées, déculpabilisées et valorisées. État des lieux des connaissances et conseils aux professionnels.

Dès l’identification de l’anorexie mentale, au XIXe siècle, les parents ont été jugés responsables de cette maladie chez leur fille adolescente, et le XXe siècle a vu émerger des théories dont la caractéristique essentielle est de véhiculer une vision pathologique de la famille ou de certains de ses membres. Les mères, puis les pères, puis les familles entières ont ainsi été successivement impliqués dans la survenue des troubles du comportement alimentaire (TCA). Ce ” folklore professionnel “, comme certains psychiatres anglo-saxons l’appellent, s’est autorenforcé au fil des décennies pour déboucher sur un certain nombre de pratiques thérapeutiques consistant soit à tenir la famille à l’écart de la jeune patiente (hospitalisation assortie d’une séparation du milieu familial), soit à l’impliquer dans un travail familial destiné à réparer ses défaillances (thérapie familiale). Ces pratiques entraient malheureusement en résonance avec le doute et la culpabilité des familles, renforçant une atmosphère d’inquiétude et d’incompétence peu propice à la mobilisation des ressources de la famille.

Quelle responsabilité familiale ?

Au cours des quatre dernières décennies, de nombreux cliniciens ont avancé l’existence de perturbations ou particularités familiales censées favoriser l’émergence des TCA. Par exemple, on a longtemps pensé que la famille d’une anorexique présentait une structure particulière, caractérisée par un niveau socio-économique élevé, des parents plus âgés que la moyenne, un taux de divorce faible comparé à la population générale et une prépondérance du nombre de filles dans la fratrie. Certains cliniciens d’orientation psychodynamique ont émis l’hypothèse de relations précoces défaillantes entre la mère et la future patiente, qui encourageraient précocement l’enfant à satisfaire les besoins de sa mère au détriment des siens propres (1). Enfin, certains pionniers de la thérapie familiale, notamment S. Minuchin (2) et M. Selvini-Palazzoli (3), ont affirmé, dès les années 1960-1970, l’existence d’une famille dite psychosomatique ou anorexigène, marquée par l’enchevêtrement relationnel, la surprotection, la rigidité, l’évitement du conflit et une tendance à impliquer la future patiente dans des conflits conjugaux latents. Le symptôme alimentaire permettrait de détourner l’attention familiale de cette mésentente parentale et de maintenir le consensus, protégeant ainsi la famille de tout changement ou de toute séparation. De nombreux thérapeutes familiaux ont adopté cette conception des familles d’anorexiques et proposé un travail familial visant à modifier ces transactions pathogènes.
Depuis les années 1980, les travaux scientifiques qui ont cherché à vérifier l’existence de ces particularités familiales n’ont pas pu les confirmer (4). Les familles d’anorexiques se caractérisent par une grande diversité de fonctionnements, souvent non pathologiques, même si elles tendent à montrer plus d’insatisfaction et de détresse que les familles dites normales (5). En revanche, il a été démontré que la qualité du fonctionnement familial est un facteur de guérison non négligeable et que la manière dont la famille réagit à l’anorexie après sa survenue influence beaucoup l’évolution de la maladie (6). La notion de cause familiale doit donc être remplacée par celle, plus nuancée, de facteurs familiaux de risque ou de protection, de maintien ou d’amélioration, dans un continuum de fonctionnement allant d’optimal à très perturbé. La plupart des familles se situent vraisemblablement au milieu de ce continuum (ni exceptionnelles ni délétères), avec des dysfonctionnements inévitablement amplifiés par la crise de l’anorexie mais aussi avec des compétences pouvant contribuer à la guérison. Ce sont ces ressources que l’accompagnement familial doit chercher à mobiliser, tout en aidant les familles à résoudre les dysfonctionnements risquant de pérenniser ou d’aggraver le trouble.

Familles et thérapies

La thérapie familiale a très tôt été identifiée comme étant particulièrement efficace dans le traitement de l’anorexie mentale de l’adolescent et de l’enfant (7). Il est actuellement établi que la famille, y compris la fratrie, doit toujours être impliquée dans la prise en charge du jeune anorexique (8). Il ne s’agit plus de rechercher un problème familial à réparer mais au contraire de construire un partenariat solide avec la famille, qui lui donne un rôle de ” cothérapeute ” plutôt que de ” copatiente “.
En s’appuyant sur cette alliance thérapeutique, il est important d’aider la famille à re-trouver un sentiment de compétence et d’efficacité, souvent mis à mal par les symptômes alimentaires et les conflits qu’ils génèrent. Qu’est-ce qu’une famille compétente ? C’est une famille cohésive et structurée, empathique vis-à-vis de l’adolescente, ouverte au changement et à la remise en question. Les parents doivent être informés sur le trouble, ses causes, ses répercussions et ses mécanismes essentiels. Ils doivent également comprendre l’idée que l’anorexie représente pour leur fille une solution, certes inadéquate et dangereuse, mais une solution quand même, à un grand mal-être psychologique et relationnel qui, pour diverses raisons, n’a pas pu s’exprimer autrement. Cette vision les aidera à mieux accepter le refus et le déni inhérents à l’anorexie mentale : refus de nourriture, refus de reconnaître la maladie, déni de la maigreur, et refus d’aide et de soins. Les parents doivent également former une équipe solide qui s’implique dans la résolution des symptômes alimentaires sous des formes variant selon l’âge et les besoins de leur fille. Ils doivent apprendre à ne pas se rendre complices de certains comportements symptomatiques : la tyrannie alimentaire (” Je ne mangerai de féculents que si ma mère en mange “), l’achat de yaourts à 0 %, les promenades forcenées à 11 heures du soir, etc. Enfin, ils doivent développer dans la durée un positionnement patient, confiant et empathique vis-à-vis des difficultés de leur fille, tout en restant attentifs aux besoins des
autres membres de la famille. Tout cela ne s’invente pas, même si certaines familles ont plus de facilité que d’autres à adopter cette posture dans la durée.

Quelques repères

Les équipes scolaires peuvent être les premières à repérer les signes avant-coureurs du trouble. Il est important qu’elles fassent part de leurs observations à la famille en évitant d’être critiques ou de rechercher des défaillances familiales. L’enseignant devra rester dans son rôle professionnel et éviter de devenir le thérapeute de l’enfant.

Il est important que les professionnels concernés ne se mettent pas en concurrence avec la famille et ne cherchent pas à démontrer à la famille qu'” ils vont réussir là où la famille a échoué “. Cela est particulièrement vrai dans les relations avec les équipes scolaires et hospitalières (infirmières, médecins scolaires, professeurs, équipes de soins, etc.).

Dans la mesure du possible, les professionnels de santé doivent écouter la culpabilité, l’impuissance, le sentiment d’échec, mais aussi l’agressivité et le déni des familles et du/de la jeune anorexique, et soutenir tout mouvement permettant d’apaiser ce vécu difficile. Écoute et soutien favoriseront la construction d’une prise en charge appropriée sans perte de temps, une mobilisation des compétences familiales et une meilleure empathie de la famille vis-à-vis des difficultés de la patiente.

Les professionnels de la santé et de l’éducation doivent être suffisamment informés sur la maladie, son étiologie, son devenir, et le rôle que peut jouer la famille dans l’amélioration des troubles, pour pouvoir partager ces informations avec la famille et ainsi contribuer à une vision plus commune et déculpabilisée des processus anorexiques. Ce type de guidance psychoéducative redynamise la famille et aide à créer une alliance thérapeutique de qualité (9).

Les processus impliqués dans l’anorexie et sa guérison sont complexes et plurifactoriels. Ils nécessitent une équipe pluridisciplinaire pour y faire face, et la famille doit faire partie de cette équipe.

Dans la mesure du possible, les professionnels impliqués doivent encourager la famille à engager un travail familial avec un thérapeute familial ayant l’expérience des TCA et s’appuyant sur des modèles de thérapie familiale visant à mobiliser la famille en tant que facteur d’amélioration (10).

Si la jeune fille a été hospitalisée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, le retour à une vie normale génère souvent de nombreuses angoisses. Une bonne collaboration entre la famille, l’équipe soignante et l’équipe scolaire permet de préparer le retour à l’école et aide la jeune fille à gérer ou résoudre des craintes souvent très fortes concernant le regard des autres, sa réintégration sociale, son rattrapage scolaire et son retour à la cantine. Les enseignants doivent également savoir que le chemin vers la guérison passe souvent par une diminution des tendances perfectionnistes, notamment dans le travail scolaire.
Nous devons garder à l’esprit que l’anorexie, une maladie grave dont l’évolution se fait souvent dans la durée, malmène fortement les forces vives de la famille y compris de la fratrie, paralyse les trajectoires familiale et individuelles et imprime à la famille une identité morbide, au détriment de processus plus sains, souples et ouverts au changement. Quelle que soit la qualité de vie familiale avant l’anorexie, il est impossible pour une famille de vivre l’anorexie au quotidien sans en être perturbée. Les risques de cercles vicieux relationnels et de découragement sont infinis. L’accompagnement familial est une nécessité, que ce soit sous forme de thérapie familiale, de groupes multifamiliaux en milieu associatif ou hospitalier (11), de psychoéducation parentale ou de rencontres informelles entre professionnels et familles.

Références bibliographiques
(1) Bruch H. Les yeux et le ventre : L’obèse,
l’anorexique. Paris : Payot, 1975 : 446 p.

(2) Minuchin S., Rosman B.L., Baker L. Psychosomatic families: Anorexia nervosa in context. Cambridge: Harvard university press, 1978.

(3) Selvini-Palazzoli M. Self-starvation: From the intrapsychic to the transpersonal approach to anorexia nervosa. New York: Jason Aronson, 1978.

(4) Eisler I. Family models of eating disorders. In: Szmukler G., Dare C., Treasure J. (sous la dir.). Handbook of eating disorders: Theory, treatment and research. New York: Wiley, 1995.

(5) Cook-Darzens S., Doyen C., Falissard B., Mouren M.-C., Self-perceived family functioning in 40 French families of anorexic adolescents: Implications for therapy. European Eating Disorders Review 2005; 13: 223-36.

(6) Strober M., Freeman R., Morrell W. The long-term course of severe anorexia nervosa in adolescents: Survival analysis of recovery, relapse, and outcome predictors over 10-15 years in a prospective study. Int J of Eat Disord. 1997 ; 22(4) : 339-60.

(7) Russell G.F., Szmukler G.I., Dare C., Eisler I. An evaluation of family therapy in anorexia nervosa and bulimia nervosa. Arch Gen Psychiatry 1987 ; 44(12) : 1047-56.

(8) Nice. Eating disorders: Core interventions in the treatment and management of anorexia nervosa, bulimia nervosa and related eating disorders. Londres: National Institute of Clinical Excellence, 2004.

(9) Doyen C., Cook-Darzens S. Anorexie, boulimie : vous pouvez aider votre enfant. Paris : Dunod-Interéditions, coll. Vivre sa vie, 2004 : 264 p.

(10) Cook-Darzens S. Thérapie familiale de l’adolescent anorexique. Approche systémique intégrée. Paris : Dunod, coll. Psychothérapies, 2002 : 264 p.

(11) Cook-Darzens S., Doyen C. Thérapie multifamiliale de l’adolescent anorexique: une expérience ambulatoire. In : Cook-Darzens S. (sous la dir.). Thérapies multifamiliales. Des groupes comme agents thérapeutiques. Ramonville Saint-Agne : Érès, coll. Relations, 2007 : 384 p.

LA SANTÉ DE L’HOMME 394 | MARS-AVRIL 2008 | Pages 35-36

Libre de droits, sous réserve de mentionner la source

Suite à cette analyse fine et très juste du Docteur Cook Darzens, je lui témoigne à nouveau mon respect et ma gratitude. Le regard porté sur la maladie, son empathie envers les familles sont des ressources vitales!

Analyse des réponses au sondage “durée de la maladie anorexique”

Voici une analyse des réponses qui m’ont été fournies suite à la question posée dans le groupe d’entraide TCA sur Facebook nommé “TCA-Anorexie, témoignages, conseils”.

 

Voici la question posée :

Pour celles/ceux qui ont guéri de l’anorexie, combien de temps a duré votre maladie?

 

J’ai analysé les réponses au bout de 3 jours. J’ai obtenu 19 réponses.

Dans ces 19 réponses, il y a 17 filles et 2 garçons.

12 personnes mentionnent qu’elles ne sont pas guéries dont l’une est hospitalisée depuis trois mois. Quatre personnes sont en cours de guérison. Une personne ne précise pas si elle est guérie ou pas. Deux personnes sont guéries.

 

La durée moyenne de la maladie (15 personnes précisent la durée) est de 10,1 ans soit dix ans pour arrondir. Il y un gros biais de recrutement puisque les personnes qui sont guéries sont probablement moins pro actives dans le groupe voire ont quitté le groupe. Ainsi la durée est  surestimée par rapport à la moyenne généralement communiquée (7ans).

Il y a trois personnes dont la maladie dure depuis 19, 25 et 27 ans : en particulier pour celles là mais bien sur pour toutes les autres, ne lâchez rien, n’abandonnez jamais votre combat ; il y est possible de s’en sortir, même au bout de 25 ans ou plus de maladie  !! Je vous encourage tous très vivement à lire le livre témoignage de  Nicole Desportes dans son livre “Voyage jusqu’au bout de la vie”, livre préfacé par l’éminent Philippe Jeammet, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris-Descartes.

 

A chacun de vous, je dis “A votre guérison” !!

l’anorexie chez l’enfant, phénomène sous estimé

Préambule : l’article publié  ci dessous (origine Cercle Psy) reprend des notions que j’ai évoquées dans deux de mes précédents articles :

“l’enfant anorexique : comprendre et agir” du 31 mars 2018 ainsi que “l’ouvrage clé que tous les thérapeutes et parents devraient lire” du 18 mars 2018 : Marie France Le Heuzey et Solange Cook Darzens sont vraiment des personnes de référence  : leurs compétences sont précieuses dans le domaine de l’anorexie mentale infantile et de l’anorexie mentale tout court. Je salue à nouveau leurs travaux remarquables dans ce domaine. Je leur suis très reconnaissante et ressens une immense gratitude : elles ne me connaissent pas mais grâce à leurs livres respectifs, elles ont contribué à la guérison de mon fils. RESPECT!

Retrouvez cette enquête publiée sur le site du Cercle Psy.

Pendant longtemps, l’anorexie n’était associée qu’à l’adolescence. Or les cliniciens assistent à un rajeunissement de la pathologie. Comment expliquer un tel phénomène ? Quelle prise en charge est privilégiée pour ces petits patients ?

« Je me suis juste disputée avec ma copine et puis j’ai plus eu envie de manger » confie Margot, 9 ans. 5 heures par jour, c’est le temps que les parents de Françoise, 11 ans, passent à faire manger leur fille. Ils font face quotidiennement à un panel de comportements d’opposition : « marchandage, refus passif, opposition actives, menaces, pleurs, hurlements, violence physique ». Si bien qu’ils ont l’impression de maltraiter leur enfant[i]. Depuis une quinzaine d’années, les institutions et les spécialistes des troubles du comportement alimentaire assistent à un rajeunissement de l’anorexie. Désormais, cette pathologie peut survenir chez l’enfant dit prépubère, âgé entre 6 et 12 ans. L’anorexie infantile se manifeste de plus en plus fréquemment, un constat dressé aussi bien en France qu’aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou au Canada. « Il y a 30 ans, nous rencontrions un cas d’anorexie infantile par an en moyenne. C’était LE cas de l’année. Aujourd’hui, une unité d’hospitalisation leur est consacrée et sur les 10 lits que nous proposons, tous sont occupés par des enfants de 8, 9 et 10 ans. Il ne s’agit donc plus d’un cas exceptionnel » témoigne Marie-France Le Heuzey, psychiatre à l’Unité des troubles du comportement alimentaire au service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent au CHU Robert Debré.

Des symptômes proches de l’anorexie adolescente

L’anorexie est moins bien définie, diagnostiquée et prise en charge lorsqu’elle survient chez l’enfant que chez l’adolescent. Si l’anorexie infantile paraît originale depuis une dizaine d’années, la symptomatologie, quant à elle, est particulièrement classique, comparable à l’anorexie adolescente et inclut : 1) un refus de s’alimenter, 2) une perte de poids (ou une absence de prise de poids en période de croissance) et 3) une préoccupation marquée à l’égard de son poids ou de la forme de son corps, un critère pas toujours présent dans le profil de ces enfants. La définition de l’anorexie infantile se veut plus sommaire et flexible que celle de l’anorexie adolescente afin d’intégrer les éventuelles variations de symptomatologie dues à cette tranche d’âge. Comme le note Solange Cook-Darzens, docteur en psychologie, thérapeute familiale, et ancienne co-responsable de l’Unité des troubles du comportement alimentaire au service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent au CHU Robert Debré, dans son ouvrage « Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent » (Erès, 2014), seul le « noyau central » de la symptomatologie de l’anorexie a été conservé. « Les fillettes se mesurent le tour des hanches, se trouvent bien trop grosses alors qu’elles sont toutes maigres… Nous accueillons actuellement dans notre service une enfant qui refuse de se coucher car elle craint de grossir encore plus si elle s’allonge ! » raconte Marie-France Le Heuzey.
Toutefois, une particularité est propre aux enfants anorexiques : la restriction hydrique qui peut conduire à une déshydratation. Les enfants étant bien moins experts que leurs aînés adolescents sur la teneur en calories des différents aliments, ils évitent toute sensation de « lourdeur » ou de « remplissage ». « Ainsi, ils peuvent continuer à manger des féculents ou des gâteaux mais craindre de grossir en buvant de l’eau » note Solange Cook-Darzens. De plus, de par leur immaturité émotionnelle et cognitive, les enfants anorexiques ont davantage de difficultés à verbaliser leurs émotions. « La dimension cognitive (préoccupations concernant le poids et les formes) n’est pas toujours exprimée, ni même présente dans l’esprit de ces enfants, ce qui n’empêche pas ces petites filles de sélectionner leur alimentation comme si elles étaient préoccupées. Il est important de souligner cette particularité car c’est ainsi que de nombreux généralistes et pédiatres « ratent » le diagnostic d’anorexie mentale chez les enfants et que ceux-ci nous arrivent tardivement, en urgence » insiste Solange Cook-Darzens. Ces peurs « tendent à s’exprimer en termes de plaintes somatiques plus floues, tels que des douleurs abdominales, une peur de vomir, des difficultés à avaler, des vertiges, etc. ».
Une autre particularité est propre à l’anorexie de l’enfant : la proportion de garçons. « Celle-ci est généralement de 3 garçons sur 10 enfants. Alors qu’à l’adolescence, elle est d’un garçon pour 10 » nous précise Solange Cook-Darzens. « Sur l’ensemble de nos 10 lits, nous accueillons actuellement 2 garçons » complète Marie-France Le Heuzey. Enfin, l’anorexie prépubère se caractérise par une perte de poids généralement plus brutale que chez l’adolescent, ainsi que des comportements de rigidité et de perfectionnisme plus marqués.

Une intrication de facteurs défavorables

Si pendant de longues décennies, les mères, nourricières par définition – étaient considérées comme (en partie voir exclusivement) responsables de l’anorexie de leur fille dans quelques esprits psychanalytiques, le vent a tourné. « Pour ma part, ça fait longtemps que j’ai laissé les mères tranquilles ! Ironise Marie-France Le Heuzey. Soit dit en passant, chez l’adolescent plus que chez l’enfant, des cas d’anorexie peuvent très bien être déclenchés par des commentaires blessants du père, du genre « t’es trop grosse ! ». Je me souviens d’un médecin généraliste qui s’était spécialisé dans le fait de faire maigrir les femmes obèses. Celui-ci avait donné l’une de ses cassettes à sa fille qui a fini par perdre beaucoup de kilos et devenir anorexique… ». La survenue de l’anorexie chez un enfant est le fruit de l’intrication de différents facteurs : personnels (tendance à la rigidité, idéalisation de la minceur, faible estime de soi…), familiaux (déménagement, divorce, deuil…) et sociaux (dispute avec une copine, surinvestissement de la scolarité…). Comme l’indique Solange Cook-Darzens, des études ont identifié des évènements de vie susceptibles de précipiter la survenue de l’anorexie chez l’enfant, tels que des remarques et des moqueries de la part des camarades, un changement d’école, une mauvaise expérience de colonie de vacances, une maladie physique, etc.
Contrairement aux idées reçues, l’anorexie infantile ne peut, bien entendu, pas se résumer à une question d’image et d’idéalisation sociétale de la minceur. « Si l’environnement alimente cette pathologie, il ne l’initie pas » rappelle Marie-France Le Heuzey. En revanche, le perfectionnisme demeure un facteur de risque prédominant : « ce sont des petites filles qui paraissent parfaites sur tous les plans. Elles peuvent pratiquer d’un instrument de musique, faire de la danse classique, multiplier les activités extrascolaires, avoir de bons résultats à l’école, etc. Au final, elles sont aussi perfectionnistes dans la maladie ! » commente Marie-France Le Heuzey. Enfin, les travaux montrent que les troubles alimentaires chez le bébé, dont l’anorexie, constituent un facteur de risque de développer plus tard un TCA à l’adolescence. « Pour autant, toutes les anorexiques tardives n’ont pas souffert d’anorexie étant bébé… » insiste Marie-France Le Heuzey.

Les parents, des co-thérapeutes en herbe

La prise en charge psychologique de l’enfant anorexique n’est pas des plus évidentes. « L’immaturité motivationnelle et cognitive de l’enfant limite inévitablement les possibilités d’alliance thérapeutique » précise Solange Cook-Darzens. Il est rare que l’enfant soit le « bon patient » type, à savoir celui qui est souhaite changer, qui parvient à verbaliser ses craintes, ses émotions, et à mettre en lien certains conflits psychiques avec des symptômes. « C’est donc avec les parents que l’alliance thérapeutique va devoir se construire, tout du moins initialement » complète Solange Cook-Darzens. La thérapie familiale est d’ailleurs la seule thérapie qui a réellement montré son efficacité sur le terrain, ce que nous confirme Marie-France Le Heuzey : « bien que ça ne soit pas de la faute des parents, nous ne pouvons pas soigner les enfants sans leurs parents. Comme je leur dis souvent, si on privilégie la thérapie familiale, ce n’est pas pour désigner un coupable mais pour vous réapprendre à faire manger votre enfant. La thérapeute familiale de notre service inclut d’ailleurs parfois aussi les frères et sœurs en entretien ». Contrairement à l’adolescent, l’enfant reste très influencé par sa famille, de par sa dépendance et son immaturité. « La place qui sera faite aux ressources familiales et à l’autorité parentale dans le traitement de l’anorexie sera donc légitimement plus importante » souligne Solange Cook-Darzens. L’auteur insiste sur le fait que les parents divorcés sont « condamnés à s’entendre » et à distinguer, dans l’intérêt de leur enfant, leur relation de couple de leur relation parentale.

Absence de prise de poids : signe d’alerte n°1

Quels signes doivent alerter les parents et les professionnels ? L’absence de prise de poids, quel que soit l’âge de l’enfant. A laquelle s’ajoute, dans un second temps, une anomalie de la courbe de taille « sachant que des dizaines de causes d’origine somatique sont à éliminer avant de songer à une cause psychologique telle que l’anorexie » nous précise Marie-France Le Heuzey. Sur le plan comportemental, certains indices peuvent alerter la famille : l’enfant change drastiquement d’habitudes alimentaires, il se met à trier de manière excessive les boissons et les aliments qu’il appréciait auparavant, il coupe la nourriture en petits morceaux dans son assiette et ne mange que de petites quantités, il essaye d’échapper aux temps de repas, il devient soudainement accro aux activités sportives, etc. Les médecins de ville, premiers interlocuteurs des familles, sont-ils bien sensibilisés au diagnostic de l’anorexie infantile ? « De plus en plus, nous répond Marie-France Le Heuzey. Bien que l’anorexie prépubère demeure méconnue, les médecins s’assurent toujours de la bonne croissance staturo-pondérale de leurs jeunes patients. Ainsi, en cas d’anomalie, ils vont creuser jusqu’à poser le bon diagnostic. J’ai justement sur mon bureau un fax d’un médecin qui m’adresse une fillette de 10 ans qui refuse de grossir ».

Quelques chiffres

En France, aucune étude épidémiologique sur l’anorexie infantile n’a encore été menée, même si les cliniciens dressent un double constat : le nombre d’enfants anorexiques est croissant, bien qu’il demeure inférieur au nombre d’adolescents anorexiques. L’anorexie infantile, qui s’observe majoritairement à partir de l’âge de 8 ou 9 ans, rarement avant, survient dans des milieux socioculturels très variés. Selon une étude britannique publiée en 2011, une centaine d’enfants âgés de 5 à 7 ans auraient été hospitalisés au cours des trois années précédentes pour anorexie sévère. L’étude révèle, de plus, que 600 des 2000 enfants âgés de 5 à 15 ans hospitalisés dans 35 institutions publiques pour anorexie avaient moins de 13 ans. Différentes enquêtes ont souligné le fait que des fillettes, dès l’âge de 4/5 ans, pouvaient être préoccupées par la forme de leurs corps et craindre de prendre du poids[ii]. Tandis que 10 à 24% des jeunes filles âgés de 7 à 13 ans chercheraient à perdre du poids en pratiquant un sport régulier ou en réduisant les quantités de nourriture. Autant de facteurs de risque qui pourraient alimenter la survenue d’une anorexie.

L’anorexie chez le bébé

L’anorexie du bébé et de l’adolescent est bien mieux comprise et identifiée que celle de l’enfant et du préadolescent. Rappelons tout d’abord que tous les bébés sont susceptibles de connaître des périodes de turbulences alimentaires, gênés par d’éventuelles douleurs intestinales ou toute autre cause organique passagère.
Les travaux d’Irène Chatoor, professeur de psychiatrie et de pédiatrie à l’Université de Georges Washington et spécialiste des troubles alimentaires chez le jeune enfant, ont permis de distinguer le trouble alimentaire de l’attachement de la véritable anorexie du bébé.
Le trouble alimentaire de l’attachement, qui survient en début de vie du bébé, résulterait d’un trouble de l’attachement entre la mère et son enfant. Ces bébés, dont les mamans souffrent d’une pathologie mentale (dépression, toxicomanie, par exemple) finissent par se dénutrir et s’étioler. « Les répercussions s’observent tant sur le plan nutritionnel que sur celui du développement psychoaffectif. Ce trouble, très grave, nécessite des soins hospitaliers » souligne Marie-France Le Heuzey. L’anorexie infantile, quant à elle, survient plus tardivement, vers les 6 mois de l’enfant, notamment lors de la diversification alimentaire et du passage à la cuillère : l’enfant tourne la tête lorsque son parent lui présente le biberon ou la cuillère, il refuse d’ouvrir la bouche, il crachouille. Le repas devient alors un temps forcé de distractions et de stratégies pour faire manger l’enfant, marqué par une forte anxiété des parents. Pour autant, « l’enfant témoigne d’un bon développement psychomoteur et reste très vif. On ne parle d’ailleurs pas d’anorexie infantile s’il n’y a pas de retentissement réel de ce comportement sur la nutrition et la courbe de poids de l’enfant » rappelle Marie-France Le Heuzey. Selon Irène Chatoor, cet évitement de la nourriture n’est pas dû à une pathologie mentale de la maman, mais plutôt d’une « rencontre » entre un bébé au tempérament difficile et une maman qui traverse ses propres difficultés. La mère parvient mal à s’ajuster à son enfant. Dès lors, cette problématique alimentaire passagère peut se cristalliser et prendre un caractère pathologique.
Par ailleurs, le bébé anorexique est à distinguer du « petit mangeur » ou encore de l’enfant qui « sélectionne » excessivement ses aliments. Sachant qu’un grand nombre d’anorexiques plus âgés étaient des petits mangeurs lorsqu’ils étaient plus jeunes. « Les comportements de sélection sélective sont souvent associés à un problème de diversification entre 1 et 3 ans » nous précise Solange Cook-Darzens. « Au passage, rappelons que les travaux préconisent aux parents de présenter 8 à 11 fois le même aliment pour optimiser les chances que l’enfant veuille y goûter. La majorité des jeunes enfants redoute ce qu’ils ne connaissent pas. De plus, les parents doivent aussi manger de tout et en quantité suffisante s’ils souhaitent que leur enfant fasse de même. N’oublions pas que les parents demeurent les modèles des enfants ! » insiste Marie-France Le Heuzey.

Lectures conseillées :

Cook-Darzens S. (2014). TCA de l’enfant et du préadolescent (pp. 259-277). In Cook-Darzens, Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent. Érès, Toulouse.
Marie-France Le Heuzey (2003). « L’enfant anorexique. Comprendre et agir ». Odile Jacob.
Safrano-Adenet (2014). Anorexie mentale prépubère et familles : approches génétique et environnementale. Une étude observationnelle auprès d’une cohorte de 17 patientes et de leurs parents. Human health and pathology. Thèse pour l’obtention du diplôme d’état de Docteur en Médecine, Université de Bordeaux.

[i] Cas cliniques extraits du chapitre 13 « Abords spécifiques des TCA de l’enfant et du préadolescent » de l’ouvrage « Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent » de Solange Cook-Darzens (Erès, 2014).
[ii] Le Heuzey MF. Déterminants socio-culturels (pp.115-120). In Mouren MC, Doyen C, Le Heuzey MF, Cook-Darzens S, (éds) : Troubles du comportement alimentaire de l’enfant : Du nourrisson au pré-adolescent. Issy-les-Moulineaux : Elsevier Masson ; 2011b.z  cette enquête publiée sur le site du Cercle Psy.

Le témoignage bouleversant de Jamel Boussetta

Je découvre ce jour ce témoignage poignant (écrit en 2010) que je voulais vous partager : il s’agit d’un garçon, Jamel Boussetta, qui décrit très bien ce calvaire dans lequel il est tombé, ce double démon  que représente la maladie anorexie-boulimie.

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“C’est en 1996 que j’ai sombré dans l’anorexie. Cette maladie m’a accueilli les bras ouverts. Elle est la cousine germaine de la boulimie ! Je n’ai jamais souhaité être anorexique, ce sont les autres qui m’ont conduit à le devenir. Les autres, ce sont ma famille, mes amis, les gens dans la rue … qui, par leurs remarques blessantes, m’ont poussé à l’extrême, au point où j’ai refusé de m’alimenter.

A leurs yeux, j’étais un monstre, le Bouboule, le petit gros, Big Mac … Alors, un jour, je me suis dit que je voulais en finir d’être « le gros de service ». Un matin je décidai d’arrêter de manger.

J’ai cru, au début, faire un régime, comme bon nombre d’anorexiques, mais sur le chemin de la perte de poids, l’anorexie a fait son entrée comme une star, dans ce cauchemar qui s’est révélé être une dure réalité.

Ce devait être l’été 96. En un temps record, l’espace de deux mois, j’ai perdu 23 kilos. Mais au-delà de l’amaigrissement, le bilan est sombre : j’ai perdu bien plus que des kilos, j’ai perdu ma santé. Point par point, je vais vous expliquer l’envers du décor de la maladie. Derrière le beau rideau de velours rouge, se cache une triste vérité. L’anorexie était mon metteur en scène, elle m’a appris à jouer la comédie.

Dans la pièce de théâtre, j’ai eu le premier rôle. Ce « rôle », je m’en serais bien passé dans cette comédie dramatique.

La veille de la première, j’avais le trac, je me suis endormi au petit matin, épuisé d’avoir gambergé une partie de la nuit.
Le jour tant attendu est arrivé, j’avais hâte de faire mon entrée en scène. Avant d’ouvrir le rideau, madame « ANOREXIE » frappe les trois coups, annonçant mon apparition dans la pièce intitulée : « BIENVENUE DANS LE REGIME DE LA MORT. »

Un lundi matin donc, réveillé par les rayons de soleil qui traversaient la fenêtre de ma chambre, je me suis levé en pleine forme et de très bonne humeur. Je me suis douché et j’ai pris mon petit déjeuner comme d’habitude. Jusque-là tout allait bien mais … il y avait un « MAIS » : je ne me suis pas jeté sur la nourriture cette fois-ci, je n’ai bu qu’un café avec un sucre d’aspartame.

J’avais bien préparé le déroulement de mes journées, j’avais de l’énergie à revendre mais surtout une très grande motivation car j’avais décidé de maigrir … En pleine adolescence, j’étais inconscient de ce que j’allais faire. Pour moi REGIME était égal à NE PLUS MANGER, j’étais loin d’imaginer le résultat final …

La première semaine fut difficile pour moi, très éprouvante. Mais face aux résultats que je pouvais apercevoir quotidiennement sur ma balance, j’ai continué à refuser de m’alimenter. J’avais extrêmement faim, mais il était hors de question pour moi de remanger.

Mon alimentation se résumait ainsi : un verre de café le matin, à midi jeûne et le soir petite salade nature. Plus les jours avançaient et plus je devenais faible, j’étais fatigué, à bout de forces, j’avais les yeux cernés.

Avec le peu de nourriture que j’avais dans le ventre, je trouvais encore le moyen de marcher des kilomètres pour éliminer le peu de calories qui me restaient.

Au fil du temps, même manger une feuille de salade devenait un supplice. J’avais la phobie de la nourriture, jusqu’à en être écœuré rien qu’en la regardant.

Je ne partageais plus aucun repas avec ma famille sous prétexte que j’avais déjà mangé dehors. Les placards ne se vidaient plus à la vitesse grand V. Contrairement à ce qui s’était passé avec la boulimie, ma mère s’est posée des questions car elle s’étonnait que je ne me goinfre plus et me trouvait amaigri et très fatigué. Je la voyais inquiète, mais il était trop tard ! J’étais devenu anorexique.

Je ne voulais voir personne, je m’enfermais à clef dans ma chambre pour y passer le plus clair de mon temps, à dormir ou regarder la télé. Et quand je sortais pour parcourir des kilomètres, c’était très tôt le matin, pour ne pas croiser les potes du quartier. J’étais dans ma bulle, dans mon monde et en plein changement physique … Mais à quel prix?

Le matin, après avoir pris mon café avec une sucrette, j’arrivais à bouger mais en rentrant du « sport », j’étais une vraie larve, exténué. C’était parfait, puisque je m’écroulais dans mon lit ; et là, c’était le top ! Je dormais profondément …

Dormir pour oublier mes souffrances, dormir pour oublier la faim et dormir pour être dans le monde du silence. Enfin la paix … je n’entendais plus rien, plus de disputes, plus de critiques …

Lorsque je ne m’étais pas réveillé pour mon rituel – la marche à pied -, pas de panique ! J’utilisais le plan B : j’astiquais de fond en comble ma chambre jusqu’à épuisement total. Tout était nickel. Une activité intense pour brûler les calories …

Le temps passait très vite, j’étais déconnecté de la réalité, je ne savais plus quel jour on était, à vrai dire je m’en foutais complètement. Le plus important, c’était de maigrir.

J’éprouvais un plaisir à me surpasser et à être enfin le maître du jeu. Cette fois c’est moi qui commandais, je décidais si je mangeais ou pas !
Madame Boulimie faisait une triste tête, mais je ne voulais pas lui donner à manger. J’étais en extase devant ma capacité à contrôler la situation pour une fois … Mon corps réclamait de la nourriture mais je m’interdisais de lui en donner.

Durant des années, j’ai gavé mon corps comme un canard que l’on engraisse. Mais pourquoi manger si c’est pour grossir?
Puis j’ai défié mon corps, je me suis surpassé durant des semaines sans craquer une seule fois. Tant que « madame Boulimie » faisait la tête, « madame Anorexie » me souriait et m’encourageait. Dans ma tête, une voix m’aiguillonnait après la pesée du matin : « BRAVO !!! ENCORE 1KG EN MOINS ! SUPER ! VAS-Y, CONTINU ! » 1, 3, 7, 10, 15, 20 et 23 kilos en moins. Quelle belle récompense !

Merci aux laxatifs, merci au thé qui m’aidait à courir aux toilettes pour éliminer, merci aux coupe-faim qui étaient en vente libre à l’époque, merci à toutes les personnes qui m’ont insulté de près ou de loin, merci encore une dernière fois. Mais sachez que je vous déteste !

Ok ! Extérieurement, j’étais amaigri ; mais l’intérieur de mon corps, je n’y avais pas pensé. Je lui ai fait avaler tout et n’importe quoi, mais … encore une fois il y a eu un « MAIS » …

La réalité m’a très vite rattrapé. Un jour mon corps n’a plus accepté que je le prive de nourriture et j’ai commencé à enchaîner les malaises, je tremblais et mes jambes ne pouvaient plus me porter. Je perdais mes cheveux et mes dents se déchaussaient, j’avais des hallucinations, mon humeur était imprévisible et mon cœur battait au ralenti.

Le dernier malaise fut brutal. Chez une amie je me suis évanoui et c’est à l’hôpital Boucicaut à Paris que je me suis réveillé. On m’y avait transporté la tête en sang car j’étais tombé et je m’étais blessé dans ma chute. Mon bilan sanguin était catastrophique ! Inutile de mentir au médecin, je lui ai avoué que je refusais de m‘alimenter et c’est lui qui m’a dit que j‘étais devenu anorexique.

A l’époque, il y a treize ans, on pouvait poser un nom sur la maladie mais personne ne comprenait ce type de comportement. Les professionnels de la médecine ne savaient pas comment s’y prendre avec les anorexiques.

Un jour, je discutais avec un médecin qui s’est spécialisé dans les TCA (troubles du comportement alimentaire) et il m’a dit : « Tu sais, Jamel, aujourd’hui, j’ai compris la maladie, mais au début de ma carrière je trouvais stupides les patients qui refusaient de manger … » Ce sont ses propres termes et je pense que les médecins de sa génération peuvent se reconnaître à travers ses propos.

Mon régime s’était donc transformé en calvaire.
Après deux mois pratiquement sans manger, j’aurais pu rester sur le carreau. Si ma copine n’avait pas été avec moi, si j’avais été seul, qu’aurai-je pu faire ?
J’ai voulu jouer et j’ai perdu.

Donc, soit je me réalimentais, soit je fonçais tout droit dans un mur qui pouvait me conduire à un arrêt cardiaque. Malheureusement bien des anorexiques sont morts ainsi.

Alors j’ai choisi. J’ai recommencé à manger un petit peu mais cela restait encore très, très peu …
J’ai recommencé à sortir, à revoir mes potes et tout le monde était stupéfait de ma nouvelle silhouette.

Aurais-je dû affronter le monde extérieur ? Je ne sais pas …
Plus on me disait que j’avais maigri et plus je retombais dans l’anorexie. Car je recherchais la maigreur absolue. Dans ma tête, j’étais encore gros et dans ma tête plus rien n’allait. J’avais peur de la nourriture ! Mais il me fallait manger ! Quelle horreur !

De retour de l’hôpital après mon malaise j’ai énormément bouquiné sur le sujet et j’ai cherché tous les aliments pauvres en calories ; et c’est à base de tomates, de pommes et de cornichons que je me nourrissais pour tenir debout … Mes coupe-faim, je les ai remplacés par des comprimés vitaminés ; grâce à cela j’ai tenu le coup encore quelques semaines, avant de redevenir le boulimique que j’avais toujours été.

Dans ce monde de consommation où la mode est le premier sujet des couvertures de magazine, bien des jeunes, pour la plupart des filles, se lancent dans des régimes comme je l’ai fait et sombrent dans cette maladie.
J’en veux énormément à ces magazines racoleurs qui vendent des régimes miracle, et, pire ! des médicaments soi-disant testés cliniquement ! « Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu ? » Mais bien sûr …
Les photos des mannequins sont toutes retouchées, les filles sont pratiquement toutes anorexiques. Elles disent toutes manger correctement, mais ne soyons pas dupes ! Même le plus charlatan des nutritionnistes dira qu’elles sont toutes en carence alimentaire. Certaines, pour tenir le coup, se droguent à la cocaïne et certaines en meurent même …
Je voudrais répéter que j’ai perdu beaucoup en cessant de m’alimenter et, en premier lieu ma santé ! A toutes celles et ceux qui souffrent de cette terrible maladie, je lance un appel : Faites-vous soigner ! Je vous en supplie ! Allez consulter !

Ouiiiiiiii !!! Je sais ce que vous endurez ! Ouiiiiiiii !!! Je sais combien vous souffrez ! Je sais que le chemin vers la guérison est long mais ne perdez pas espoir, un jour viendra le déclic, puis la reconstruction. A cet instant j’ai mal, je pleure car je pense aux anorexiques qui me liront, mais je veux que mon témoignage soit une lueur d’espoir.

Tantôt boulimique, tantôt anorexique j’ai jonglé avec ces deux maladies qui sont en fait liées. Dépression, plus aucune estime de soi, plus de rapports sociaux, manque d’énergie … je suis passé par-là. Si quelqu’un peut parler du sujet en connaissance de cause, c’est seulement l’un de « NOUS » ; seuls nous, malades ou ex-malades, pouvons témoigner correctement. Car il faut l’avoir vécu pour comprendre cette autodestruction, ce suicide à petit feu …

J’ai été emporté dans cet ouragan, ce cyclone, ce cercle infernal des troubles du comportement alimentaire. Et les mots en « IR » je les connais par cœur : grossir, mincir, vomir, mentir, mourir …

J’ai trouvé plus douloureux d’être anorexique que d’être boulimique, parce qu’en période d’anorexie, je me sacrifiais. J’avais envie de me faire du mal, de voir mon sang couler de mes veines, j’avais un dégoût plus important de mon image, il me fallait compter les calories, peser les aliments et tout le tralala … Ma tête était une vraie calculette. Il fallait anticiper sur certaines situations, du genre : esquiver un repas de famille, décliner une invitation au restaurant, faire attention à son image pour « paraître » en forme et faire semblant d‘aller très bien, alors que l’on ne l’est pas du tout …

Je pense que l’anorexique et le boulimique sont d’excellents comédiens et des mythomanes hors pair.

Aujourd’hui, ayant connu la maladie, je remarque que certaines personnes de mon entourage ont des troubles du comportement alimentaire. Par exemple, un proche qui se goinfre puis court aux toilettes, revenant avec les yeux rouges comme s’il venait de pleurer, ou un ami qui vous quitte précipitamment pour rentrer chez lui, ce sont des attitudes qui peuvent amener à se poser des questions quand elles sont répétitives ! Si en plus il mange pour quatre et ne grossit pas, cela doit vous alerter … A l’opposé, le manque d’appétit, le refus de s’alimenter, c’est un comportement qui ne trompe pas non plus.

Pour ce qui me concerne, je pense qu’on pourra difficilement me tromper. Je connais toutes les astuces, tous les mensonges, tous les indices, qui me parlent, à moi l’ex-boulimique, moi l’ex-anorexique … enfin, ex, du moins je l’espère, j’espère ne plus jamais faire de rechute car j’ai trop donné …

En France, l’anorexie touche de plus en plus de jeunes filles et certains garçons. Ce qui me révolte, c’est qu’il manque des professionnels de santé, des structures pour encadrer les malades, qu’il manque des campagnes d’information sur la maladie. J’ai galéré à l’époque pour trouver quelqu’un pour me guérir car personne ne s’était penché sur ce type de maladie.

Le gouvernement s’inquiète aujourd’hui de l’augmentation du nombre des obèses en France. Je veux lui dire que, dans les statistiques, il ne faut pas voir que des gros, ce sont aussi des gens en souffrance.

Mais qu’attend-on pour s’intéresser aux anorexiques ? Attend-on un nombre important de morts comme celui des accidentés de la route pour trouver une solution au problème ? Peut-être cherche-t-on le détecteur de Gros ?

Peut-être l’argent public pourrait-il être utilisé à bon escient dans la formation d’un nombre plus important de médecins spécialisés dans cette pathologie ?

J’ai interpellé le ministre de la Santé, pour lui dire quelques vérités sur le sujet. A-t-il peur du trou de la sécu ? Je pense personnellement qu’il fera des économies car bon nombre de boulimiques et d’anorexiques se retrouvent avec un cancer du côlon, de l’œsophage, du foie … Alors avant d’en arriver au stade du cancer où les soins coûtent très cher et creusent vraiment le trou de la sécurité sociale, ne serait-il pas préférable de faire de la prévention et de prendre en charge à temps les citoyens atteints de cette pathologie?

J’ai une dent contre les politiques, de gauche comme de droite ! Il est temps de faire bouger les choses. En écrivant, je pense à toutes celles et tous ceux qui vivent dans le silence, avec une maladie, ou les deux en même temps, et qui ne trouvent aucune structure ou aucun professionnel pour les soigner correctement, les écouter et les comprendre. Alors, les politiques, je ne vais pas les lâcher, mon combat ne fait que commencer.

Je n’en suis pas à mon premier coup médiatique ! Si j’ai réussi à dénoncer publiquement les bavures policières en infiltrant cette institution puissante, en médiatisant mon histoire qui a fait l’objet d’un livre, – même si au départ ce n’était pas mon but de devenir auteur d’un livre à scandale – eh bien ! je ferai la même chose pour médiatiser mon parcours de boulimique-anorexique qui n’est pas unique en France.

Je n’ai pas ma langue dans ma poche, je ne veux plus taire ma maladie, et encore moins me murer dans le silence; car moi je n’ai jamais demandé qu’à l’école publique un maître me maltraite, je n’ai jamais demandé à subir de sa part des attouchements sexuels … je m’arrêterai juste là, par respect pour moi-même, pour ne pas trop me salir.

L’état est en partie responsable de ma descente aux enfers, le sang qui a coulé de mes veines ne doit en aucun cas être passé sous silence. Je ne demande pas des dommages et intérêts, car personne ne me rendra mon enfance, mon adolescence perdue … Mais je veux que l’anorexie et la boulimie soit reconnues comme deux GRAVES maladies et non pas comme une grippe que l’on soigne avec des cachets …

Je suis remonté !!! Mais ce combat n’est pas seulement le mien, c’est également celui des malades. Courage et gardons espoir !”

 

Jamel termine son témoignage par le discours de martin Luther King :

I have a dream

« Je rêve d’un jour,
Où toutes les vallées s’élèveront
Chaque colline et chaque montagne s’abaissera,
Où l’ordre remplacera le chaos,
Et la pureté des cœurs
Redressera les torts,
Où la gloire du créateur sera révélée
Afin que tout ce qui vit
Puisse la voir.

Ceci est notre espoir.
Avec la foi,
Nous serons capables
De tailler la montagne du désespoir.
En diamant de l’espoir.

Fort de cette foi,
Nous serons capables de changer
Dans notre nation
Le son de la discorde
En une merveilleuse
Symphonie de fraternité,

Fort de cette foi,
Nous serons capables de travailler ensemble,
De lutter ensemble,
Sachant qu’un jour,
Viendra la liberté pour tous. »

Martin Luther King

témoignage d’Emmanuelle : l’anorexie, entre mensonge, peur et refus

Voici le témoignage de Emmanuelle.

 

En bilan, on peut retenir que :

-c’est une maladie du mensonge : on ment aux autres ET on se ment à soi même

-il peut y avoir un refus/peur de vivre une sexualité “normale”

-il y a parfois une peur de plaire aux autres car on ne sait pas comment réagir en cas de “succès”

-il serait bien de cesser d’accuser les mères. L’immense majorité des mères n’a qu’une seule envie : le bien être, la santé  et le bonheur de son/ses enfant(s)!

-des recommandations médicales sont parfois inadaptées et peuvent conduire à un TCA si la personne qui reçoit la recommandation est sensible, manque d’estime d’elle même, et/ou attache trop d’importance au regard/jugement d’autrui

-il est fondamental d’être pro actif dans sa thérapie ; si elle est subie, elle ne donne pas ou peu  de résultats ; comme dans toute addiction, il faut vouloir arrêter et être acteur de sa guérison

-l’augmentation de l’anorexie mentale dans nos sociétés occidentalisées provient aussi d’un mensonge collectif et sociétal, notamment au travers de la publicité  : les photos sont trafiquées pour voir des filles plus maigres, sans imperfections cutanées ; les photos sont retouchées dans les moindres détails pour évoquer la perfection et faire vendre ; mais qui dans ce monde est parfait? PERSONNE…

 

 

Merci de laisser vos commentaires au sujet de ce témoignage.

 

 

“Ce que j’aurais aimé entendre lorsque j’étais malade “, témoignage de Marie Verger

Marie a lutté pendant quatre ans contre ses troubles du comportement alimentaire. Dans cette lettre ouverte, elle a voulu retranscrire tout ce qu’elle aurait eu besoin d’entendre lorsqu’elle était malade. Car non, l’anorexie et la boulimie ne sont pas des “caprices de petite fille qui refuse de manger”.

Jusqu’à ce que je tombe moi-même malade, je pensais que les troubles du comportement alimentaire n’arrivaient qu’aux autres. Puis, j’ai pensé que je ne pourrais jamais guérir. L’une de mes amies est décédée à 20 ans suite à des complications liées à cette maladie. J’ai vu des patientes se faire ré-hospitalisées de nombreuses fois et lu de nombreux témoignages à propos de personnes qui n’ont jamais pu guérir. A ce moment-là, j’aurais préféré qu’on me crie : “Oui, c’est possible, tu peux t’en sortir !”. Maintenant, c’est à mon tour de crier cette phrase aux malades. Je veux leur faire comprendre qu’elles/ils ne sont pas fous, comme je pensais l’être avant de rencontrer d’autres patientes. Cette lettre ouverte est également à destination de tous ceux qui voient l’anorexie comme un “caprice de petite fille qui refuse de manger.”

“S’il-te-plaît, prends soin de toi et de ton entourage”

On ne réalise pas immédiatement qu’on est malade lorsqu’on commence à plonger dans l’anorexie. On a parfois besoin de beaucoup de temps et de l’aide de notre entourage. Durant plusieurs longs mois, je me suis prise la tête avec mes parents. Ils insistaient, ils me disaient que j’avais un problème et que j’avais besoin d’être aidée. Je répétais que j’avais le contrôle. J’y croyais vraiment. Je voulais perdre du poids et je le faisais.

Un jour, mes parents m’ont proposé un deal : “Si tu peux faire tout ce que tu veux, prouve-nous que tu peux reprendre du poids et on te laissera tranquille.” Cela n’a pas marché comme je pensais. En réalité, je n’avais en réalité aucun contrôle sur mon corps. C’était plutôt ce contrôle qui me possédait. Si tu vois quelqu’un s’enfoncer dans les troubles du comportement alimentaire, s’il-te-plaît, aide-le à ouvrir les yeux. Les médecins ont dit à mes parents que j’avais eu de la chance qu’ils l’aient remarqué assez tôt. Plus tôt on commence à prendre en charge la maladie, plus on a de chances de s’en sortir. Évidemment, il est impossible de commencer à se battre contre la maladie en étant persuadé d’être sain.e et d’avoir tout sous contrôle.

“Le problème n’est pas ton poids”

Moins je mangeais, plus j’étais dégoûtée par la nourriture et par son odeur. Plus je perdais de poids, plus j’avais besoin de perdre de poids. Ce n’était jamais assez. Je me sentais toujours trop grosse. Lorsque j’atteignais mon objectif de poids, je m’en fixais immédiatement un nouveau, toujours plus bas. Je pinçais mon corps, à la recherche de la moindre trace de gras. Cela ne s’arrêtait plus : il est impossible d’atteindre un objectif qui évolue en permanence. Se figurer ce paradoxe est très compliqué lorsqu’on est malade. Mais une fois que tu l’as compris, tu peux enfin réaliser que le problème n’est pas ton poids mais ta maladie mentale.

“Ne me dis pas que je n’avais qu’à manger””

Je sais que certaines personnes en sont persuadées. Ça m’horripile. S'”il suffisait de manger”, je suppose qu’on serait nombreuses et nombreux à l’avoir fait avant d’être hospitalisé.e.s ou avant de mourir. Il n’y a pas que la nourriture qui est en jeu, il y a aussi la haine de soi. J’avais l’impression d’avoir constamment deux voix dans ma tête. Une m’affirmait que je devais stopper cette maladie, l’autre m’y enfonçait encore plus. J’avais froid tout le temps, j’avais mal au ventre, j’ai arrêté d’avoir mes règles, j’ai perdu beaucoup de cheveux, j’avais des crampes et la tête qui tourne.

Mais le pire se passait dans ma tête. Quand je sentais que mon corps était faible, une partie de moi me disait : “C’est bien, ça veut dire que tu le pousses à bout”. Lorsque je me forçais à manger, une voix m’encourageait parfois : “C’est bien tu te rapproches de la guérison”. Une autre me répétait : “Tu es dégoûtante, tu devrais avoir honte, tu t’éloignes de ton objectif. Ton objectif est de perdre du poids !”

Je recherchais un moyen d’éliminer les calories en même temps que je les ingurgitais. Je pensais que j’étais folle en me battant contre moi-même, avec ces deux voix incompatibles dans ma tête. Il m’arrivait de ne plus savoir contre quoi et pour quoi je me battais. J’avais le sentiment que si mon corps avait assez d’énergie pour être en bonne santé, cela rendrait mon esprit encore plus malade, malade de honte. Comme si mon corps et mon esprit étaient deux entités complètement distinctes et qu’elles ne pourraient jamais se sentir bien en même temps. J’avais honte de mon corps. Si je gagnais du poids, je me sentais imprésentable. Après avoir réussi à manger, ne serait-ce qu’un peu, je ne pouvais penser à rien d’autre que ce que je venais d’avaler, comment je devais le dépenser et à ces sentiments de dégoût et de haine envers moi-même. Cela prenait toute la place dans mon esprit. Quand tu es en colère contre une personne, tu as la possibilité de la confronter pour extérioriser, ou du moins de limiter le contact. Le problème quand tu te hais est que tu ne peux pas t’échapper de toi-même. Je détestais mon corps et j’étais bloquée à l’intérieur de celui-ci.

“Ce n’est pas toi qui as le contrôle”

La maladie me poussait à “garder le contrôle sur mon corps”, mais en réalité je n’en avais aucun. Lorsque je gagnais un peu de poids, même si ce n’étaient que quelques grammes, mes ongles s’enfonçaient dans ma peau et mes jambes s’agitaient frénétiquement, comme si elles voulaient s’éloigner de mon corps. Je ne pouvais pas penser à autre chose qu’à : mon poids, comment perdre des calories, les excuses que j’allais utiliser pour sauter les repas, le poids qui s’afficherait sur la balance la prochaine fois que je monterai dessus. Je faisais des cauchemars à propos de la nourriture.

Le matin, le chiffre affiché sur la balance déterminait l’ensemble de ma journée. Exemples parmi tant d’autres : je ne m’asseyais dans le couloir avec les autres élèves car rester debout me permettait de brûler plus de calories. Je refusais de sortir avec mes meilleur.e.s ami.e.s car je savais qu’à un moment de la journée, ils allaient vouloir manger. La maladie ne faisait pas partie de ma vie, la maladie était ma vie. Si tu as vraiment le contrôle, tu devrais être capable de vivre sans tout calculer par rapport à ton poids.

“L’anorexie te ment”

Quand des personnes me touchaient, même pour quelques secondes, je me demandais, inquiète : “Est-ce qu’ils ont senti mon gras ?”. J’avais peur qu’on me regarde, j’avais honte. Je pensais qu’ils examinaient à quel point j’étais grosse. Maintenant je comprends que c’était le contrôle : ils me regardaient parce que j’étais anormalement maigre.

“L’hôpital craint mais peut aussi te sauver”

J’ai été hospitalisée contre mon gré dans un centre spécialisé dans le traitement des troubles de conduite alimentaires Je me suis enfuie au bout d’un mois. Je ne pouvais ni voir ni parler avec ma famille ou mes ami.e.s. Les infirmier.e.s ont pris mon téléphone. Je pouvais écrire des lettres, mais pas en recevoir. Je ne pouvais pas jouer de la musique, je ne pouvais pas sortir. Ils m’ont même confisqué mes livres scolaires. Tout était lié au contrat de poids déterminé par le médecin. Les infirmier.e.s me posaient énormément de questions. J’avais l’impression qu’en plus de me changer physiquement, ils cherchaient à me changer psychologiquement. Ils voulaient me donner des médicaments pour m’aider à me détendre. Je refusais, pensant qu’ils voulaient me shooter. C’était la pire période de ma vie. Cependant, certaines personnes, hospitalisées au même endroit que moi, affirment que sans cet endroit, elles ne seraient probablement plus en vie. Quant à moi, j’avais si peur d’y retourner que cela m’a motivée pour guérir.

“Tu n’es pas seule”

Pour mes proches qui ne souffraient pas de troubles de comportement alimentaire, il était extrêmement compliqué d’arriver à me comprendre. A l’hôpital, j’ai vu d’autres malades. J’ai finalement rencontré des personnes qui me comprenaient. C’était la confirmation que je n’étais ni seule, ni folle. Avec certaines on s’est promis qu’on serait toujours là les unes pour les autres. “Toujours” est un bien grand mot, mais dans ma tête je ne voyais pas d’autres possibilités. Leur courage me boostait. Parfois, je me disais : “Elles essaient très fort de s’en sortir, je ne devrais pas abandonner. Si je peux m’en sortir, je vais le faire.”

“Prends la boulimie au sérieux”

Globalement, les gens semblent être plus informés au sujet de l’anorexie que de la boulimie. Les deux maladies peuvent faire énormément de mal. J’ai commencé à faire des crises de boulimie après mon hospitalisation. Je pouvais avaler le contenu entier du placard de petit déjeuner familial, assise sur le sol. Je n’avais même pas le temps de finir d’avaler que ma main plongeait de nouveau dans le paquet. Mon esprit me hurlait d’arrêter mais je n’y arrivais pas, jusqu’à avoir mal au ventre ou que quelqu’un entre dans la pièce. J’ai commencé à me faire vomir. Je pouvais faire des crises et vomir plusieurs fois par jour. J’avais tellement honte de moi. Je ne voulais pas manger, cela ne me procurait aucun plaisir mais je ne pouvais pas me contrôler.

Parfois, alors que j’essayais d’éviter une nouvelle crise, je tournais en rond dans la cuisine, en ouvrant et fermant les placards de nourriture, encore et encore. Les crises de boulimie et les périodes de jeûne s’alternaient. A ce moment là, je pensais que jeûner était l’unique moyen d’être libre. Libre de penser à autre chose que ce à quoi je venais de manger. Libre de penser à autre chose qu’à vomir le plus vite possible, quels que soient le moment et le lieu. Libre du duel “c’est bien – non c’est une honte” qui avait lieu dans ma tête presque à chaque fois que je mangeais quelque chose. Libre du risque de faire une autre crise de boulimie. Libre de faire autre chose que manger et vomir. C’était une fausse liberté, encore ce faux sentiment de contrôle. Ce coup-ci, plus je me restreignais, plus mon corps me demandait de la nourriture, des réserves, ce qui provoquait des crises de boulimie. Se restreindre n’est pas une solution. La nourriture est essentielle pour survivre. La guérison est essentielle pour vivre.

“Fais attention à tes commentaires”

Quand j’ai commencé à reprendre du poids, j’avais l’impression de recevoir un coup à chaque fois qu’une personne me disait : “Tu as l’air d’aller mieux !”. Pour eux, c’était sans doute un compliment mais je le recevais comme une insulte. J’avais l’impression que c’était une manière de me dire que j’avais gagné du poids et que c’était flagrant. Les personnes qui souffrent de trouble du comportement alimentaire n’ont pas nécessairement l’air maigre, d’autant plus si elles sont boulimiques. Quand un.e anorexique reprend du poids, cela ne veut pas dire qu’elle/il est guéri.e. Le corps n’est pas le seul qui doit guérir, l’esprit doit aussi le faire et le chemin est long.

Lorsque j’essayais de me forcer à manger, la pression était encore plus forte lorsque des personnes me regardaient ou commentaient mes progrès. Je me créais déjà suffisamment de pression toute seule, pas besoin d’en rajouter. Entendre “Oh, tu as mis de la sauce dans ta salade aujourd’hui !” rend juste les choses plus difficiles. S’il-te-plaît, ne te moque pas du poids d’un.e autre. N’encourage personne à perdre du poids. Pour moi, les troubles du comportement alimentaire ont commencé après un régime. Il m’a fallu plusieurs années pour en guérir.

“Tu peux en mourir”

Je le savais mais je ne voulais pas y croire, jusqu’à ce que mon amie meure. Elle voulait vivre mais elle était devenue trop faible. Fais attention, vraiment.

“Tu peux t’en sortir, je te le promets”

Je me suis battue contre les troubles du comportement alimentaire pendant quatre ans. Je pensais que je pourrais jamais être guérie. Je me suis enfuie de l’hôpital en pensant que je n’arriverais jamais à atteindre l’objectif de poids déterminé par le médecin et que je resterais donc enfermée pour le restant de mes jours. Je me suis sentie vraiment impuissante et il m’est arrivé de penser à mourir. Je voulais m’affamer à mort pour garder cette fausse impression de contrôle. J’avais l’impression que si je ne le faisais pas, si je gagnais du poids : la maladie me tuerait mentalement. Je pensais que je ne comprendrais plus jamais ce que c’est de marcher sans penser aux calories brûlées ; ou de manger par plaisir et non pas avec honte et à cause des crises de boulimie. J’ai eu des hauts et des bas pendant quatre ans. J’ai cru que cela s’arrêterait jamais. Mais ça c’est arrêté. S’il-te-plaît, n’abandonne jamais. Cela peut prendre du temps mais je te le promets : ça vaut le coup.

“N’aie pas peur de guérir”

A un moment, je pensais que si je laissais l’anorexie s’en allait, je n’aurais plus aucun but. L’anorexie a occupé toutes mes pensées pendant longtemps. Elle me ‘guidait’ et dirigeait toutes mes journées. J’avais peur de me sentir vide. Pas “vide” sans nourriture, mais sans sens, sans guide. Je n’arrivais pas à me souvenir de ma vie avant la maladie. Maintenant je peux te l’affirmer : il y a énormément de moyens de profiter de la vie quand on est en bonne santé.

Marie Verger

 

 

Ce témoignage a été publié par le site Terrafemina, cliquez ici pour un accès direct

Documentaire Arte “Chère Anorexie” de Judith Du Pasquier

LIEN VERS LA PREMIERE PARTIE DE L’EMISSION

LIEN VERS LA DEUXIEME PARTIE DE L’EMISSION

A travers les témoignages poignants de malades et de soignants en Europe, découvrons une enquête sensible sur l’énigme de l’anorexie, dont la prise en charge ne cesse d’évoluer, à travers des thérapies complémentaires, y compris familiales ou artistiques.

Le documentaire “Chère anorexie” diffusé sur Arte ce mois de juillet 2018 commence par trois témoignages qui introduisent les idées suivantes :  “pas forcément l’idée de perfection du corps mais prise de contrôle ; on ne ressent pas nécessairement la faim, ressentir son corps qui s’amaigrit, envie de fermeté,  sentiment très fort, accomplissement de la volonté, sentiment d’être vivant, concentré,  intense ; parvenir à mieux penser comme si on était drogué ; sensation d’être complètement vide, qu’on ne veut pas lâcher ; contrôle du corps, on va vers l’enfer mais on y va”.

“Hier” on les considérait comme jeûneuse ou mystique au 15ème siècle, hystérique ou mélancolique au 19ème siècle ; aujourd’hui, on dit que les personnes atteintes d’anorexie, principalement des jeunes femmes, souffrent de TCA , ou Trouble du Comportement Alimentaire  :

-A travers leur maigreur que nous disent elles ?

-De quels mécanismes sont elles prisonnières ? Parents, familles, amis et soignants sont face à une énigme.

On constate aussi que les garçons arrivent de plus en plus dans le circuit de soins.

Que sait on à ce jour de l’anorexie mentale ?

Comment est elle prise en charge, en France et en Europe?

L’anorexie, se caractérise par un profond trouble de l’image corporelle  ; certains sortent vite de cet épisode, d’autres seront obligés de passer par hospitalisation. Lors d’anorexie, il y a une souffrance psychique très particulière de part l’atteinte du corps sévère ce qui n’est pas le cas dans d’autres affections psychiatriques. A une époque, il y avait des cas très sévères d’anorexie avec réanimations fréquentes, aujourd’hui c’est moins le cas. C’est une  problématique du refus. Ce mécanisme est une façon de lutter contre une très profonde tristesse, une détresse, parfois latente depuis très longtemps. Un événement surgit souvent autour de l’adolescence  empêchant l’individu de s’ouvrir aux autres qui déclenche la maladie. Il y a une remontée des affects de tristesse figés par le processus de l’anorexie

DIVERS PROPOS DE THÉRAPEUTES ET MALADES illustrent les sentiments de chacun :

  •  propos recueillis au CHU de Nice au cours d’une réunion de l’équipe soignante : une adolescente avait le sentiment même que d’inhaler les aliments lui faisait prendre du poids (abus sexuel). Cette adolescente présente beaucoup de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) associés (2 h sous la douche en se passant de la crème amincissante, se frotte pour se faire maigrir). Elle éprouve aussi des difficultés d’endormissement, ressent le besoin de dormir avec sa mère ; la séparation liée à l’hospitalisation a permis une séparation d’avec la mère : certains soignants témoignent que la patiente est plus triste à l’ hôpital, en état de mal être.
  • témoignages de deux parents : leur fille leur a présenté son dessin et a mentionné que l’explication était derrière “mon pantalon devient petit et moi je deviens plus grosse…”

Pour que la rencontre soignant/anorexique soit possible, il faut de longs mois de thérapie, de la patience, et un engagement soutenu par le personnel soignant.

  • témoignage d’une soignante évoquant sa peur lors de soins d’un patient : un garçon souffrant d’anorexie restrictive et ayant rechuté était tellement maigre qu’il ne lui était pas possible de le regarder lors de la pesée ; elle constatait un signe critique : son haleine avec odeur d’acétone qui est un signe de gravité de la maladie ; ceci renvoyait la mort pour la soignante, ce qui l’angoissait ; elle espérait que le patient se rende compte qu’il était malade ; elle se stressait de penser que le patient ne se rende pas compte de son état de maigreur témoignant qu’il était vraiment malade, première phase pour commencer à accepter le soin.               => il est nécessaire de se rendre compte de la maladie pour pouvoir se soigner
  • patiente : “je n’avais pas conscience que c’était de l’anorexie, j’avais conscience d’un mal être mais difficile à exprimer. C’était la guerre pour que j’avale quelque chose ; j’étais prise dans quelque chose, une spirale, qui voulait que je sois complètement vide”.
  • thérapeute, Docteur Brigitte Rémy, psychiatre : “il y a un déclic à un moment de la vie quand on entre dans la maladie et quand on en sort aussi”. Concernant l’ entrée dans la maladie, “par rapport à des blessures narcissiques, un idéal se construit dans la tête et le trouble du comportement alimentaire débute” ; suite à cela, il y a le “bénéfice” des endorphines et du cortisol qui inondent le corps ;  ainsi l’euphorie vient assez vite : l’individu ressent une anesthésie et une atténuation du vécu douloureux connu depuis longtemps  ; il éprouve aussi beaucoup de peur, n’a pas de confiance en la vie, ressent comme une menace interne.
  • patiente : elle avait l’ idée d’effacement de la sexualisation du corps, ne voulait pas de rondeurs ; elle se donnait du temps en ne mangeant pas pour que cela n’apparaisse pas ; elle présentait un contexte d’insatisfaction permanent : toujours plus de travail, toujours plus de maigreur.
  • en médecine, la NOSOGRAPHIE, c’est à dire la recherche de la cause, l’ anorexie est considérée comme une addiction sans drogue avec les mêmes composantes psychologiques que dans d’autres dépendances : manque de confiance en soi, d’estime de soi…
  • patiente : “même la tisane était impossible” ; elle se souvient des mots durs, crus de son père pour la faire réagir. Elle trouvait l’hospitalisation débile pour “anorexie”. Un jour, au bout du rouleau, elle a accepté l’hospitalisation  qu’elle avait refusée plusieurs fois lors de discussions avec le médecin traitant.
  • patiente : “descente jusqu’à l’enfer” ; elle a le souvenir d’un point de non retour, comme un interdit d’avoir une vie normale. Un jour en passant devant une boulangerie, elle se dit qu’elle n’arriverait jamais à s’en sortir, qu’ elle représentait un poids incommensurable pour ses parents, qu’elle leur faisait vivre l’enfer, qu’il valait mieux qu’elle meurt. Elle fit une tentative de suicide médicamenteuse.
  • psychiatre, professeur Philip Gorwood : l’anorexie mentale est la pathologie de laquelle on meurt le plus par suicide de tous les troubles psychiatriques (plus que la bipolarité, que l’ alcoolisme, que la schizophrénie) ; il s’agit d’un cercle vicieux avec le risque suicidaire le plus élevé : le malade ressent qu’il ne peut pas sortir de ce cercle vicieux, perçoit qu’il se trouve dans une impasse. Beaucoup de troubles physiques s’installent du fait de la perte de poids majeure ce qui amène aussi  à  des complications corporelles graves : perte de potassium, troubles du rythme cardiaque parfois mortel. Il faut évaluer tout le temps le risque suicidaire, le patient pensant qu’aucune sortie n’est possible sauf une issue fatale, ou constatant qu’il faut une prise en charge difficile et longue pour laquelle il est parfois impossible d’envisager un tel engagement.

NEUROBIOLOGIE : EFFETS DU JEUNE PROLONGE

Les recherches en neurobiologie s’affinent ces dernières années et permettent d’évaluer les effets du jeune prolongé : sentiment d’euphorie, perte de la sensation de faim.

Atrophié par les carences, le cerveau dysfonctionne : trouble de la perception de soi, hyperactivité, épuisement de la pensée et du corps.

Tous les systèmes sont atteints  : cardio-vasculaire, hormonal, rénal, digestif, osseux, sanguin,  cutané…  La dénutrition conduit à l’épuisement de la pensée et du corps. Le cerveau reçoit beaucoup d’hormones comme les œstrogènes, la progestérone, la testostérone … La leptine, hormone très importante est sécrétée par les cellules graisseuses et le cerveau ; elle régule la faim et la sensation de satiété ; s’il n’y pas de assez de cellules graisseuses, le taux de leptine baisse et le corps se met à économiser (il est prêt à la famine) ce qui  influence les organes centraux. Les extrémités deviennent froides, tout le métabolisme est atteint : la production de cellules immunitaire diminue ainsi que  la division des cellules ; la baisse des taux d’œstrogènes entraîne la disparition des règles : ainsi il n’y a pas de gestation possible car elle serait dangereuse pour l’enfant et la mère ;  l’ovulation s’interrompt : il s’agit d’un mécanisme intelligent du corps pour économiser mais cela entraine des inconvénients : l’ostéoporose. En effet, il n’y a plus assez d’œstrogènes pour stocker le calcium dans les os qui deviennent plus fins  (risque de fracture accru).

TRAITEMENT, PRISE EN CHARGE

Il n’y a pas si longtemps, on hospitalisait en psychiatrie générale, au milieu de patients atteints de pathologies très lourdes ; c’est encore le cas parfois aujourd’hui.  De nouveaux centres spécialisés ont vu le jour : il s’agit de services de psychiatrie pour adolescents anorexiques : selon les phases de la maladie, seront développés une approche psycho éducative, nutritionnelle , ainsi que l’apprentissage de comportements différents ; plus tard, un travail plus introspectif se fera. Il n’est plus grand monde pour affirmer qu’il n’y a qu’une grande vérité en matière d’anorexie, une façon unique de gérer ; les soignants partagent savoirs, doutes, et parfois impuissance…

                        4 PILIERS DE THÉRAPIE, professeur Beate Herperts Dalhmann :

1/normalisation du poids et du comportement alimentaire

2/entretiens psychologiques pour tenter de comprendre le schéma de leur trouble, quelle est leur histoire personnelle avec la maladie, que doit  faire le patient  dans le futur pour que histoire ne se répète pas.

3/rencontre  et travail avec parents, thérapie familiale, de groupe, maladie expliquée aux parents ainsi que les troubles auxquels ils seront confrontés

4/gestion des autres troubles associés : dépression, TOC, autres problèmes psychiques nécessitant un traitement.

Quand le patient est mieux physiquement, il y a mise en place du processus psychothérapeutique.

                        La phase d’ACCEPTATION de la maladie est primordiale en thérapie, pour le malade, comme pour les thérapeutes : on doit accepter que les patients trouvent toujours des points positifs dans la maladie. A cette fin, il faut faire écrire aux patients deux lettres  : la première commençant par “ chère anorexie, tu es ma meilleure amie parce que….” : l’ importance de la maladie est ainsi reconnue. La deuxième lettre débute par : “méchante anorexie, tu es ma pire ennemie parce que….” ; elle permet au patient de conduite une réflexion sur la façon dont l’anorexie détruit sa vie.

                                      NOSOGRAPHIE

                Professeur Gustavo Pietropolli Charmet  : les crises adolescentes les plus graves sont celles qui atteignent l’image du corps ; l’adolescent(e) est poussé(e) vers le narcissisme : il recherche la sympathie, la beauté, le succès social est très important pour lui /elle, il a besoin de reconnaissance. Le culte de l’image de soi fait que certains jeunes se sentent inadaptés, pas à la hauteur. Par conséquent, ils prennent certaines dispositions, modifient leur corps, l’effacent , le tuent car  pour eux,  le corps est responsable de l’échec. Ils ressentent l’incapacité d’affronter la condition humaine et cela se manifeste sur le corps ; nous sommes pris dans la société du narcissisme :  les idéaux éthiques ont été remplacés par des idéaux esthétiques : c’est l’ère du culte de l’image.

Depuis plus d’un siècle, il y a un déplacement des interdits sexuels vers interdits alimentaires : réseaux sociaux prônant nouveaux régimes, fascination par les mannequins toujours plus maigres, sites pro ana ; on peut entrer dans l’anorexie comme on rentre en religion , et c’est le danger d’une bien mauvaise rencontre ; le risque atteint souvent les plus vulnérables, introvertis ; la plupart du temps, l’anorexie mentale fait écho à quelque chose d’autre, d’ancien, de douloureux, qui s’est mal passé, mal accordé.

                patiente : “je dois prendre des décisions d’adulte dont l’idée qu’il faut tout contrôler pour être adulte”  ; cela a impliqué des choix par rapport à la nourriture  ; “je devais choisir des aliments que mange les adultes (café noir..) ; à cette époque, cette patiente a vécu la séparation de sa sœur jumelle. Elle restait en pension, solitaire. Ce fut une spirale descendante dans laquelle elle édictait des règles, qu’elle n’avait plus le droit de transgresser : ” je me rendais compte de ce que je faisais mais je ne pouvais pas m’arrêter, c’était extrêmement dur”.

                 Professeur Maurice Corcos, psychiatre : le symptôme s’impose de manière inconsciente plus que consciente : une dimension émotionnelle majeure est à prendre en compte : ce n’est pas un besoin alimentaire mais affectif et il faut y répondre ; il n’y a pas UNE anorexie mais DES anorexies même si le comportement alimentaire homogénéise la personnalité (la personnalité est en cours de maturation  à l’adolescence, comme de la pâte à modeler)  ; derrière des personnalités très différentes, il y a avant tout une demande d’affection ; le malade sollicite l’attention de ses parents en les inquiétant de manière régressive en maigrissant (des contacts n’ont pas eu lieu, ou leur ont manqué dans les inter-relations précoces) ; cela fait écho à une période d’avant le langage (petit enfant) et peut refléter des souffrances familiales cachées, transgénérationnelles parfois ; c’est là que se jouent les transmissions psychiques inconscientes et les aléas de l’hérédité. Le Dr Corcos se remémore les paroles d’une patiente : “je vais mal, vous m’avez nourri, je vais me suicider ; je sens fourmiller sur  mes jambes les varices de ma grand mère”, un peu comme si la nourriture la laissait fantasmer d’un devenir.

              Prise de conscience de la dure réalité de la vie :

Une patiente témoigne de “sa colère contre sa propre humanité”, “je ne comprenais rien à la vie”, elle pensait uniquement que “la vie est dure, il n’est pas possible d’être heureux, de s’exprimer”.

Psychiatre Maurice Corcos : il y a un dégout plus profond plus archaïque pour ce qui est graisse, ce qui est mou  ; ceci remonte à leur histoire infantile  où elles /ils ont connu des moments de mollesse, de passivité, “d’informe “car elles n’avaient pas de tuteur de développement qui pouvait les aider à avoir une forme, une tonicité ; elles/ils ne veulent pas revivre ces moments (de mollesse, de passivité, d’informe) connus dans des moments de terreur agonique primitive.

Dr Rémy : c’est un peu comme si à cet age de 2 ans, ces enfants, trop sensibles, trop intelligents, comme dans une  quintessence de l’humain  n’étaient pas outillés de façon assez “secure” et renforçante pour franchir des choses leur cœur léger ; l’ enfant reste collé à cette étape car la séparation individuation est trop difficile. Les individus souffrant d’anorexie doivent parfois aussi assumer des sensations sexuelles, assumer de se séparer et d’aller vers l’autre…

Longtemps, les mères d’anorexiques ont été désignées responsables de la maladie de leur fille ; des internements très violents pouvaient être pratiqués au nom des bienfaits de la séparation ; aujourd’hui, un autre abord est employé :  il s’agit de rechercher de ce qui a pu se jouer dans leur jeune age  ; on questionne et recherche les traces d’éventuels  traumatismes : deuil , séparation, abus sexuels ; on mesure l’importance des thérapie individuelles et familiales et on évalue plus les conséquences de la séparation familiale.

psy : les parents sont parfois perdus dans la gestion du retour à la maison ; ils doivent faire face au sentiment du malade que la graisse est dégoutante et dangereuse comme si cela allait attaquer l’intérieur du corps ; ainsi l’agressivité des parents monte de part leur incompréhension, leur stress, leur peur que leur enfant meurt. Les parents doivent pourtant faire avec leur agressivité et se sentent coupables de ressentir cela.

séance de  thérapie familiale à Nice au cours d’un entretien mère, fille, psychologue : pas encore beaucoup de progrès sur les mesures à changer à la maison par le diététicien, des habitudes sont ancrées mais il y a unestabilisation du poids par ailleurs. conseil de la  psychologue : laisser faire, cela va venir, le poids est stabilisé, la mère doit laisser du temps à sa fille. La mère déplore toujours les problèmes au niveau de la nutrition mais finit par  avouer qu’il y a des progrès du coté de la vie sociale de sa fille. La psychologue  l’encourage à considérer les progrès et à lâcher du lest à sa fille, lui laisser de l’autonomie, lui laisser prendre son temps, d’avoir “envie”.

Une patiente se souvient de séances de thérapie familiale avec ses parents : ses parents étaient très exigeants avec eux mêmes ; leur fille naïvement pensait que ses parents étaient parfaits ; les parents ont dit à  leur fille, comme un aveux,  qu’ils n’étaient pas parfaits ; elle ne se sentait jamais à la hauteur de ses parents et en découvrant cela, elle s’est autorisée à ne plus essayer d’être aussi parfaite.

                                   APPROCHE EN ITALIE

psychiatre Pr Pietropolli Charmet : fondamental de prendre en charge en même temps l’enfant, père, et mère : 3 consultants : un par personne en entretiens individuels et autonomes puis mise en commun ensuite, pour comprendre ce qui s’est passé et trouver les solutions. le contexte devient une ressource plutôt qu’un obstacle ; les parents ne sont pas tant responsables de ce qui s’est passé que responsable d’une relation avec leu enfant qui risque de maintenir le symptôme : on le voit bien dans l’anorexie : les mères d’anorexiques sont toutes les mêmes car la violence du symptôme force la mère à des comportements toujours semblables : elle est complice, ou garde du corps, ou bien espionne et contrôle ce qui aggrave les symptômes au lieu de les résoudre.

                                    APPROCHE EN ANGLETERRE

Professeur Jean Treasure, Londres Maudsley Hospital

Ce qui m’a passionné est d’aider les parents, famille et amis à trouver, à apporter un  soutien réalisable et acceptable pour les personnes malades depuis longtemps ; ce qui ne marche pas à l’hôpital, ne marche pas non plus à la maison ; nous avons eu des échanges nombreux sur ce que nous trouvons problématique et sur ce que les accompagnants trouvent problématique => les parents et familles sont mêmes formés ensemble en même temps que les infirmiers ! cela fonctionne très bien car ils ont les mêmes besoins et la même compréhension : l’idée de co thérapeutes est ici majeure.

“En tant que médecin, nous avons nos propres thérapeutes : nous avons  aussi besoin de  compréhension de nos propres émotions” ; certains aidants ont besoin d’aide individuellement pour gérer des choses du passé ; jusqu’à 30 % des patients adultes ont dans leur famille  des personnes ayant des TCA.

                                    PERSPECTIVE HISTORIQUE

Claude Fischler, socioanthropologue, retrace l’image du corps dans une PERSPECTIVE HISTORIQUE  : ce qui est frappant en perspective historique est le changement de l’image du corps, des modèles corporels féminins depuis le 19e siècle ; libération du corset : jusque là, orthopédie de l’apparence corporelle : corset, faux cul  : silhouette se pare des attributs nécessaires dans l’esprit du temps ; une fois ces accessoires retirés, le corps ensuite devient son propre corset : la femme devient la seule responsable de son apparent : le comportent alimentaire devient garant suprême du résultat souhaité : ce la devient une affaire individuelle et personnelle de tous les instants : construction ou répression permanente selon les personnalités : il y a un idéal que chacun cherche à atteindre et qui n’est pas forcément accessible.

                                   DÉMONSTRATION DE LA DYSMORPHOPHOBIE :

Aix la chapelle, hôpital universitaire : atelier dessin et atelier corporel : une patient fait le tour de son bassin avec une cordelette et compare ensuite avec le bassin qu’elle s’imagine avoir en le dessinant au préalable : cela occasionne une prise de conscience mais elle a du mal à le croire.

avis d’un pédopsychiatre Dr Jochen Seitz : le trouble de l’image corporelle dont souffre les patientes est un mystère ds la recherche sur l’anorexie ; jusqu’à présent personne ne peut démontrer d’où cela vient et comment cela fonctionne ; mais avecl’ imagerie  médicale (irm), on  a pu prouver que des zones sont responsables de la perception de soi et de l’ image corporelle ; avec une amélioration  des symptômes, les zones activées dans le cerveau se modifient ; il faudrait trouver un médicament qui les aide à lutter contre la peur de grossir mais on est encore très loin de cela. Le seul médicament est la prise de poids pour le moment : manger est le seul médicament disponible!

                                     Dr Beate Herperts Dalhmann

Les thérapeutes disent aux patients de manger à l’hôpital et à la maison. Quant à la transition, des sorties en groupe (marché de Noël…) avant la sortie définitive sont importantes : elles permettent de créer du lien social et d’évaluer leur comportement alimentaire en dehors de l’hôpital. Ces sorties permettent d’appréhender un retour à la vie normale au lieu de rester confiné dans la vie artificielle de l’hôpital.

                                    Bordeaux, pôle aquitain de l’adolescence :  dans l’alliance recherchée avec les jeunes filles , on peut proposer des ateliers de médiation corporelle, des ateliers artistiques  : atelier danse, modelage, dessin, modelage, massage, soins esthétiques : qu’enfin ce corps s’autorise à vivre et exprimer des émotions oubliées!

exemple d’un atelier silhouette : contours du corps patient allongé sur grande feuille de papier, puis le patient se lève ; ensuite on lui propose de repasser en rouge les zones où elle/il a peur de stocker gras (hanches, cuisse, ventre) ; puis le patient travaille sur ces zones là.

LA TYRANNIE DE L’ANOREXIE, LA PETITE VOIX

                                 témoignage d’une patiente : l’anorexie mentale te prend toute entière, te prend tout ce que tu possèdes, te kidnappe tout, ton travail , ta pratique artistique ; on est immergé, l’anorexie te vole tout : amis , relations, santé ; l’anorexie est avide, elle te vole le sommeil ; “je ne dormais pas, j’étais a fond dans mon travail cette dernière année de mon diplôme : comme si cela s’écoulait or de moi”. “Cela m’a pris du  temps pour mesurer la tyrannie de l’anorexie mentale ; a pu illustrer cela dans ses dessins ; chez moi il y  avait cette voix comme si une créature vivait ds sa tête ; les autres avaient beau essayer de me persuader, la voix la plus puissante, la plus forte, la plus grosse était cette voix intérieure : cette voix me mentait pour empêcher d’entendre réellement ce qu’on me disait.

 

                                  Le psychiatre Maurice Corcos évoque le ” dictateur interne malveillant ” (dont parlent aussi de nombreux malades), et qui dicte la conduite alimentaire ; le malade doit s’interroger sur qui est ce dictateur : le sujet (= sa conscience morale)  OU le surmoi de Freud cruel sadique ou bienveillant selon les personnes, qu’on a tous à l’intérieur de nous ; chacun d’entre nous est plus ou moins névrosé ; le surmoi malveillant  est issu de notre environnement, de notre éducation : il faut demander au surmoi de s’expliquer : pourquoi est il malveillant, intrusif, pourquoi il ne s’autorise pas à la tendresse ? En effet, dans quelle famille n’y a t il pas quelque chose qui bute, un manque parce que quelque chose n’ a pas été échangé ? Le patient doit en prendre la mesure sinon cela va se transmettre de génération en génération.

                                LE PRONOSTIC :

                              PARIS, hôpital Saint Anne , professeur Philipp Gorwood      

1/3 guérissent : forme pas trop précoce : 17/18 ans, forme peu sévères, peu co-morbides

1/3 : amélioration franche, quelques symptômes résiduels gênants, mais les patients peuvent vivre avec .

1/3 restent en difficultés

                      Le traumatisme de l’hospitalisation peut permettre d’avancer : d’après le psychiatre Dr Gorwood, l’hospitalisation représente souvent un vécu est très douloureux  : l’ hospitalisation est vécue comme un traumatisme, cela permet d’avancer, de poser les armes : c’est difficile, douloureux, c’est une pathologie grave ; les traitements doivent aussi “graves” : intrusifs, douloureux , stressants.

dialogue patiente/thérapeute : propos de la patiente : le nouveau corps  permet de vivre, de donner la vie, avoir des relations sexuelles ; mais le patient ressent une grande ambivalence : dur d’accepter, ce nouveau corps fait peur.

témoignage d’une ancienne anorexique  : elle avait besoin de maitrise, de repères, de toucher ses os ; pour elle, l’hospitalisation ne lui a pas permis d’avancer car elle respectait le contrat de poids pendant l’hospitalisation (mais le travail de fond ne s’est pas fait), puis dès la sortie, elle a reperdu tout son poids : cela s’est enchainé ainsi pendant 12 ans ;  elle ne pensait pas pouvoir vivre sans la maladie, semblait comme en  fusion avec la maladie ; elle avait l’impression qu’elle pouvait gérer plein de choses que les gens n’arrivent pas à gérer : elle éprouvait cette sensation de supériorité avec l’ estomac vide tout le temps.

                          FORME ANOREXIE BOULIMIE

Un autre versant de la maladie est l’ alternance restriction alimentaire /crise de boulimie : le malade a l’ impression que son corps est comme un tube qu’il faut remplir et vider constamment, par tous les moyens. Quand le patient mange, il ressent une terrible culpabilité, insupportable menant aux vomissements. La  boulimie s’installe parfois après l’anorexie car il y a eu tellement de privation avant, “on  se remplit dans l’opulence totale comme pour se salir et se re -nettoyer ensuite”. Ce comportement très difficile à faire disparaitre selon le Dr Gorwood : la frénésie alimentaire est une addiction sévère pour laquelle il faut faire un sevrage  et une mise à distance ; un entretien “motivationnel” et les techniques de prise en charge utilisées en addictologie marchent plus bien  dans cette forme de TCA.

LA MINCEUR, MODÈLE SOCIAL MODERNE ET CONSUMÉRISME

                             Claude Fischler : socioanthropologue : l’alimentation n’a jamais été du ressort de l’individu, c’est une invention récente ; que l’individu soit appelé à regarder les recommandations nutritionnelles : “pas trop de ceci un peu de cela” représente de nouvelles sollicitations absurdes : c’est le fantasme de l’alimentation moderne ; dans ce contexte, le problème n’est pas la régulation excessive, c’est difficile de supporter la responsabilisation de l’individu : l’anorexie ou la boulimie commence souvent par une affaire de régime : l’individu fait des choix alimentaires => la mondialisation est venue croiser le chemin de Narcisse ; les spécificités culturelles s’estompent, les standards s’uniformisent ; les pays très pauvres (où sévit la famine) ne connaissent pas  l’anorexie. Alors que dans les pays développés ou en voie de développement, il y a une augmentation très importante de l’anorexie mentale, comme un effet pervers d’un consumérisme débridé.

                              Professeur Oltea Joga, psychologue : L’anorexie mentale peut venir quand on se préoccupe trop de son aspect physique

Comment se comporte l’anorexie dans les pays post communistes? Il y a l’ influence des rôles sociaux, l’inflation des nouveaux médias, le rôle des femmes. Sur ce dernier point,  avant 1990, la femme devait être compétente et compétitive mais il n’y avait pas encore la  pression d’un corps mince. Après 1990, s’est ajoutée cette injonction d’avoir un corps mince pour pouvoir s’affirmer dans ce monde social, pour accéder un niveau social, plaire aux autres ; le corps devient un lancement social. En ce sens, une jeune fille témoigne  d’être sure qu’à 16 ans, elle a été influencée par la société (boutiques, photos à la TV et sur internet) : elle ne voyait que des  filles minces ; comme elle était une fille ambitieuse, elle s’est alors fixé un seul objectif : perdre du poids. Elle a donc commencé un régime, choix controversé par son père mais soutenu par la mère au départ.

Selon le Pr Oltea Joga, la diète est devenue une obsession sociale, un modèle sociétal, emprunt d’un conformisme terrible ; chaque année, un nouveau régime sort ; certaines arrivent à un poids critique. Comme en témoigne la jeune Catalina ayant souffert d’anorexie,  les réactions de l’entourage encensaient sa perte de poids, ses proches étaient  impressionnés par sa détermination : elle s’est sentie plus aimée, congratulée… et a eu peur de reprendre du poids ensuite. Catalina s’est sentie poussée à être toujours plus stricte avec elle même (elle a perdu 24 kg en un an)…

LE JUSTE EMPLOI DES TERMES “crise”, “troubles du comportement alimentaire”, “maladie”

                                Pour le Pr Oltea Joga, il faut essayer dans la majorité des cas de sortir rapidement le patient du rôle de malade, et plutôt lui parler de crise passagère. Par contre, en cas de risque vital, le terme de maladie est réellement employé. Le Dr Joga dit à la jeune Catalina : “tu risques de mourir, à toi de juger”.  Certains malades ont très peur, et cela les angoisse encore plus ; d’autre réagissent, ce fut le cas de Catalina. Catalina (ancienne anorexique) ne croit pas que l’anorexie soit forcément d’origine psychiatrique, cela dépend des patients : cet état peut être une crise passagère, mais en cas de  co-morbidité, traumatisme grave, cela bascule vers une maladie plus formelle,  plus installée.

                                Dr Rémy :  de plus en plus, on ne parle plus de guérison car cela sous entend “maladie” : on l’utilise surtout quand la personne est en danger vital ; on aime mieux parler de trouble, de lâcher un fonctionnement, de quitter l’idéal anorexique ; il s’agit de s’appuyer sur ces ressources personnelles d’un être qui au fond a tout le potentiel.  Une patiente, témoigne de son déclic en parlant avec une jeune psychologue russe : elle a vécu la maladie de sa mère pendant 10 ans (soit dès l’âge de ses 1 an)   ; sa mère est décédée quand elle avait 11 ans ; elle a souffert d’anorexie pendant 12 ans, et de ce fait, a été malade plus longtemps que sa mère ; elle a purgé sa peine (culpabilité de la maladie et de la mort de sa mère) puis s’en est sortie suite à cette discussion (sentiment de soulagement, libération : ” je devais vivre pour moi, vivre pour elle, c’était possible de s’en sortir”).

                                  CONCLUSION :

Les anorexies gardent à ce jour leur part d’ombre et témoignent de l’impossibilité de séparer le corps de l’esprit. Petit à petit,  les soins progressent à la jonction entre somatique et psychique ; au fil d’un long travail thérapeutique, ou dans une rencontre imprévue avec la vie, viendra pour celles et ceux  qui le peuvent le moment où le patient peut se poser la question : qui suis je sans l’anorexie mentale?

Selon une “ancienne” anorexique, le terme de “guérison” est difficile à employer, c’est comme alcoolisme : on ne boit plus mais on vit avec des tentations ; pour elle, la personne ayant souffert d’anorexie a encore quelques “strates” auxquelles elle s’accroche car cela fait partie  de son identité. Parfois cela va bien, parfois, moins bien. Cela va bien si on est conscient qu’il ne faut pas redescendre en dessous d’un certain seuil car il y a trop à perdre, pas seulement le poids, mais tout le reste. Parfois cela va moins bien parce que le “lâcher prise” est beaucoup plus ancré dans le psychique que dans le physique.

Poème à méditer

 

Le temps viendra

où, plein d’allégresse,

tu t’accueilleras chez toi,

devant ton propre miroir,

 

et chacun sourira devant l’accueil de l’autre,

et dira assieds-toi. Mange.

Tu aimeras à nouveau l’étranger que tu étais pour toi même.

Offre du vin. Offre du pain. Rends ton coeur

à ton coeur, à l’étranger qui t’a aimé

 

toute ta vie, que tu as ignoré,

pour un autre, qui te connaît par coeur.

Descends les lettres d’amour de l’étagère,

 

les photographies, les billets désespérés,

détache ta propre image du miroir.

Assieds-toi. Savoure ta vie.

 

DEREK WALCOTT, “l’amour après l’amour”