sac à idées pour vivre des fêtes de fin d’année plus sereinement lorsque l’on souffre de TCA

De nombreuses personnes s’interrogent et s’angoissent à l’approche des fêtes de fin d’année.

Elles apprécieraient avoir quelques informations qui pourraient les aider à vivre ce moment plus sereinement.

Ainsi, je me suis penchée sur ce sujet et vous livre quelques pistes de réflexion, en espérant que cela suscite chez vous qui souffrez de TCA des réflexions qui vous aident à avancer, à combattre vos démons, et peut être effectuer quelques pas de plus pour cheminer vers la guérison.

 

Tout d’abord, quelles questions vous posez vous?

Je vais devoir manger de tout en présence de ma famille, d’amis, cela m’angoisse, vais je y arriver?

Ou bien, je pense que je ne vais pas y parvenir, comment trouver un moyen de dissimuler mon problème?

J’appréhende les commentaires et jugements de mes proches, sur mon comportement alimentaire, sur mon apparence physique, voire même simplement sur mes idées?

Quels mets les plus hypocaloriques choisir?

Comment gérer les éventuelles douleurs digestives si je mange plus que ce dont j’ai l’habitude?

Et certainement moulte questions auxquelles je n’ai pas pensé…

 

Les réponses, vos réponses se trouvent dans les pistes de réflexion suivantes :

-quels SENS, quelles significations ont pour vous les fêtes de fin d’année?

-aimez vous les fêtes de fin d’année ou pas? pourquoi?

-Comment viviez vous les fêtes de fin d’année lorsque vous étiez plus jeune?

-Que feriez vous vous même pour aider une personne que vous aimez à vivre ce moment supposé festif dans les meilleurs conditions possibles ?

 

Il y a autant de réponses possibles que de personnes ! et les réponses se trouvent en chacun de vous… banalités me direz vous, et pourtant, cela vaut le coût que chacun y réfléchisse attentivement. Prenez un bloc notes et répondez précisément à toutes ces questions pendant une dizaine de minutes, cela vous aidera probablement.

 

Voici donc quelques idées :

Premièrement, l’esprit de communion, de partage

Que vous soyez croyant ou athée, l’esprit qui devrait se dégager systématiquement de ces retrouvailles est le partage, le fait de vivre un moment de communion, de rassemblement. Il est vrai que notre société de consommation galopante a, en grande partie, phagocyté la simplicité et  le minimalisme qui devraient être de rigueur. Ainsi certaines en auront l’appétit coupé juste à la vision de ces tables “orgiaques” , quand d’autres iront vomir l’abondance (qu’ils auront accepté par bienséance) en un coin plus reculé. Misez sur le plaisir des retrouvailles, des moments partagés, de ce que vous avez à offrir, sans focaliser sur le côté pantagruélique du repas.

 

 

Je disais donc simplicité :

Et si la simplicité commençait tout bonnement, dans notre comportement, à goûter un peu de tout (sauf vraiment les aliments exécrés : sur le plan émotionnel, cela s’appelle le dégoût et fait intervenir des zones du cerveau dont vous ne pouvez prendre le contrôle ! alors autant respecter votre corps tout de même), en quantité supposée physiologiquement acceptable (par le corps et l’esprit!), soit une demi paume à une paume de main selon votre appétit et le nombre de plats proposés  ; bien entendu, s’il y a trois entrées, deux plats de résistance, avec trou normand au milieu et chariot de desserts, il semble acceptable de ne prendre qu’un quart ou une demi paume de main en terme de quantité ; cela dit, ce type de repas doit bien durer 3 ou 4 heures, cela vous laisse le temps de digérer.

Ne vous forcez pas à terminer coûte que coûte la dinde ultra sèche de tante Simone  au risque d’ être dégoûté(e) à mi repas pour la journée entière. Ecoutez vous un peu aussi (votre instinct profond, avant la maladie, quel était il ?), il est probablement possible de trouver une demi mesure entre tout (prendre de tout trois fois pour faire plaisir aux autres et/ou obéir à votre pulsion boulimique puis tout rejeter ensuite) et rien ou quasi rien si le côté restrictif prend le dessus.

 

Et si l’on disait aussi dégustation ?

Ceci implique en petite quantité, mais aussi pleine conscience, en sachant apprécier le raffinement. Pendant le repas de Noël ou du nouvel An, il ne sera pas question de souvenir (voir la Madeleine de Proust) mais de vivre pleinement l’instant afin peut être de se forger des souvenirs mémorables, et qui sait, agréables : en lisant cette description, ne pensez vous pas que l’instant vécu était intense, plein, concentré ? Le sens du détail est tel qu’il ne peut que l’être! Eh oui, manger en pleine conscience fait partie des 3 axes de recherches actuels pour la gestion thérapeutique de l’anorexie et des TCA. Lors de la dégustation, mettez en action tous vos autres sens (autres que le goût), et appréciez le raffinement de la table de fêtes, de la délicate frise qui ceinture le rebord de votre assiette en porcelaine, de la tenue élégante de votre cousine, du soin que vous avez vous même apporté à votre tenue (d’abord pour vous et en accord avec vos goûts, ensuite pour ceux que vous appréciez).

 

Ensuite, je mentionnerai l’oubli

Oubliée la balance, une fois pour toute sauf pour votre suivi médical par l’équipe soignante, ET oubliez le comptage des calories! Je ne vous donnerai pas de recette pour prendre ce qu’il y a de moins calorique car cela ne serait pas en accord avec ce que je pense. Je ne jugerai pas toutefois que vous le fassiez, puisque cela fait partie de la maladie ; mais on est là pour réfléchir aux moyens de profiter, de lâcher prise, de communier, et non de calculer, de dissimuler, de faire semblant.

 

Une petite parapharmacie de soutien

Sauf contre indication par votre médecin, il est souvent possible d’avoir recours au :

-Charbon activé pour pour soulager les flatulences, les gaz intestinaux, les ballonnements, l’aérophagie, la mauvaise haleine, la diarrhée, la gastro-entérite.  A ne pas prendre en même temps que vos autres médicaments.

-Spasfon Lyoc en cas de douleurs digestives,

-Citrate de Bétaïne lorsqu’on en a “gros” sur le foie car il favorise le métabolisme hépatique : en somme, lorsque l’on éprouve des difficultés à digérer parce que l’on a ingéré plus que notre habituelle quantité, et/ou bien si les aliments sont plus riches qualitativement.

Eviter de boire de l’alcool surtout si vous prenez d’autres médicaments (anti dépresseurs entre autres).

Mastiquez lentement en savourant lors d’un exercice de pleine conscience, cela vous aidera à digérer.

 

 

 

Et si Noël, c’était votre Natalis?

Je fais référence ainsi à une nouvelle naissance,  une renaissance, une naissance de vous même sans la maladie ; cela ne pourrait s’accomplir en un jour, mais si c’était ou si c’est votre voeu, votre souhait le plus cher, pourriez vous vous donner comme ultime objectif de faire de ce jour le début du pèlerinage vers une vie sans TCA et vous y atteler sans relâche? Ce serait la meilleure promesse, le plus beau cadeau que vous pourriez vous faire.

Ce n’est pas si simple, me direz vous ; j’en ai pleinement conscience, j’ai accompagné la chair de ma chair dans la lutte contre l’anorexie et j’aurai tout donné pour la lui prendre cette maladie (y compris ma propre vie), mais jamais oh grand jamais je n’ai abandonné. Et le combat continue au quotidien. Tous les jours un pas de plus, même en descente (il faudra que le dénivelé soit toujours positif au terme de votre combat!), même quand c’est dur : patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Et pour finir, soyez bienveillant et clément avec vous, comme vous le seriez avec la personne que vous chérissez le plus.

 

Je vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d’année,  et vous invite à partager dans les commentaires vos astuces afin que tout le monde en profite. ZEN

 

Dépasser l’utopie, vers une symbiose thérapeute/co-thérapeute ?

Je défends ardemment dans mes derniers articles la position de Solange Cook Darzens, docteur en psychologie et thérapeute familiale (hôpital Robert Debré, Paris) : elle prône une collaboration étroite entre thérapeutes et parents : ces derniers sont intégrés dans la thérapie en tant que co-thérapeutes dans l’intérêt premier du malade. On redonne à la famille un rôle clé et un sentiment de compétence.

En effet, selon le Dr Cook Darzens, les familles ne doivent pas être tenues à l’écart de la prise en charge par les professionnels mais être partie prenante, accompagnées, déculpabilisées et valorisées.

 

 

Dans cet article,  je vois cette collaboration étroite entre l’équipe médicale et les parents comme une symbiose.

 

Qu’est ce qu’une symbiose?

Une symbiose est, selon la définition du Larousse, une association étroite de deux ou plusieurs organismes différents (on y verra dans ce cas une association entre deux ou plusieurs humains), mutuellement bénéfique, voire dans certains cas indispensable à leur survie. La symbiose est fréquente entre les micro-organismes [symbiotes] et des plantes ou des animaux.

Sur un  plan émotionnel, il s’agit d’une relation marquée par une union très étroite et très harmonieuse.

 

Allez, une magnifique métaphore, en image :

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(issue du magazine Okapi 10-15 ans, septembre 2018)

 

Vous pouvez observer un poisson à l’intérieur d’une méduse : il ne semble pas souffrir des propriétés urticantes de la méduse, et celle ci lui garantit abri et protection contre d’éventuels prédateurs. Lorsque le poisson sera plus grand, il délaissera la méduse.

 

Quelles analogies cette image peut-elle nous laisser imaginer?

Plusieurs scénarii, selon votre imagination, sont possibles ! En voici un :

  • Ce que l’équipe soignante apporte à la famille :

  • L’équipe soignante, à l’image faussement urticante pour certaines familles, n’est pas là pour juger une famille dysfonctionnelle, psychosomatique ou anorexigène comme ce fut le cas il y a quelques années. Les équipes bien formées, possèdent ces tentacules enveloppantes, visant à accompagner la famille avec tact et bienveillance, afin d’extraire par le dialogue, puis de mobiliser, les compétences familiales contribuant à la guérison.
  • La famille, représentée par le poisson, pourra construire un partenariat solide, une alliance thérapeutique, qui lui permettra, petit à petit de vaincre les dysfonctionnements familiaux installés et amplifiés suite à la crise anorexique.
  • Ainsi, la collaboration famille/thérapeute se révèle être une des pierres angulaires de la prise en charge thérapeutique du patient anorexique. Et pour preuve, c’est bien la collaboration, la coopération qui a fait de l’homo sapiens sapiens l’espèce “souveraine” sur notre planète, comme en témoigne le brillant auteur Yuval Noah Harari dans son ouvrage Homo Deus.

 

           Les détracteurs de cette idée de collaboration argueront que la famille n’est pas le thérapeute du malade. Et cela est fort regrettable. En effet, lorsqu’elle est guidée et aiguillée par une équipe médicale à l’écoute et compétente en thérapie familiale, l’immense majorité des familles recèle des forces insoupçonnées permettant de contribuer à la guérison de la maladie d’un de ses membres.

 

Afin de rebondir positivement sur le partenariat en bonne intelligence, on peut constater que certains hôpitaux  en Europe (Maudsley hospital, Londres, voir le documentaire Chère Anorexie) proposent des modules de formation dans la gestion de l’anorexie mentale communs  aux infirmiers et aux parents, tant leurs besoins et objectifs sont jugés proches : tous veulent la prise en charge efficace et la guérison de l’individu souffrant d’anorexie ! Un projet utilisant la participation active d’anciens malades semble en cours au CHU d’Angers.

 

Et qu’apporte le poisson à la méduse? En d’autres termes, qu’apporte la famille à l’équipe soignante?

Chaque famille tente de mobiliser, comme elle peut, les ressources afin de faire face à la maladie ; cela s’appelle le “coping”. L’harmonie familiale est fortement ébranlée par la maladie de l’un de ses membres ; le “coping” peut être inadapté ou maladroit mais grâce à la bienveillance et l’encadrement professionnel d’une équipe bien formée en TCA, la famille peut identifier efficacement ses compétences et ainsi devenir co-thérapeute efficient, et n’est plus seulement un co-patient.

 

En plus de votre TCA, souffrez vous de phobie scolaire?

Quand un enfant, assez souvent bon élève, ne PEUT plus aller à l’école, quelles sont les raisons de ce blocage ?

Quelles sont les solutions ?

Comment faire face à cette situation de détresse familiale quand une phobie scolaire se déclare ?

Il y aurait  1 à 5% des enfants (plutôt des adolescents)  concernés par la phobie scolaire !

Dans CETTE EMISSION parue le 7 septembre 2017, Pascal Praud, journaliste, reçoit notamment Luc Mathis, président de l’Association Phobie Scolaire : ce dernier fait un travail remarquable dans l’accompagnement des familles.

A retenir :
« Ce n’est pas vraiment de la phobie et ce n’est pas uniquement scolaire » Luc Mathis

 

 

Parmi les facteurs déclenchants d’une phobie scolaire, on relèvera :
– un manque d’estime de soi chez l’enfant,
– des situations de harcèlement (autres enfants, un professeur),
– la peur panique des notes,
– une forme ou une autre de précocité intellectuelle (surdoué, hpi= haut potentiel intellectuel),
– le décès d’un proche,
– une situation familiale difficile,
– une mauvaise prise en charge à l’école,
– des troubles de l’apprentissage (dyslexie…),
– une pression familiale très forte autour de la réussite scolaire,
– une fragilité de l’enfant liée à l’anxiété,
– etc.

 

On retrouve dans cette émission une intervenante incontournable dans les TCA, pédopsychiatre à l’hôpital Robert Debré : Marie France Le Heuzey ! dont j’ai souvent parlé dans mes  articles précédents

 

Pour aller sur le site de l’association Phobie scolaire, cliquez ici.

 

Si vous pensez souffrir de phobie scolaire, rapprochez vous de votre médecin et de votre (pédo)psychiatre.

 

 

Où trouver de l’aide?

En cliquant sur la page de la FFAB Fédération Française Anorexie Boulimie, vous trouverez de l’aide, à savoir :

  • une permanence téléphonique (0 810 037 037,                 0.06 euro/minute + prix appel) du lundi au vendredi, de 16 à 18 heures et
  •  l’annuaire des spécialistes en TCA référencé par l’AFDAS TCA.
  • des articles pour comprendre l’anorexie et la boulimie

En cas de mal être profond, ne restez pas seul !

 

“Les familles face à l’anorexie” par Solange Cook Darzens

Dossier ” anorexie, boulimie : prévenir, éduquer, soigner “

Solange Cook-Darzens
Docteur en psychologie, thérapeute familiale,
service de psychopathologie de l’enfant et
de l’adolescent, hôpital Robert-Debré, Paris.

Les familles face à l’anorexie

L’anorexie est la résultante de facteurs multiples, pourtant les familles sont encore parfois tenues pour responsables de la pathologie de leur enfant. Les familles ne doivent pas être tenues à l’écart de la prise en charge par les professionnels mais être partie prenante, accompagnées, déculpabilisées et valorisées. État des lieux des connaissances et conseils aux professionnels.

Dès l’identification de l’anorexie mentale, au XIXe siècle, les parents ont été jugés responsables de cette maladie chez leur fille adolescente, et le XXe siècle a vu émerger des théories dont la caractéristique essentielle est de véhiculer une vision pathologique de la famille ou de certains de ses membres. Les mères, puis les pères, puis les familles entières ont ainsi été successivement impliqués dans la survenue des troubles du comportement alimentaire (TCA). Ce ” folklore professionnel “, comme certains psychiatres anglo-saxons l’appellent, s’est autorenforcé au fil des décennies pour déboucher sur un certain nombre de pratiques thérapeutiques consistant soit à tenir la famille à l’écart de la jeune patiente (hospitalisation assortie d’une séparation du milieu familial), soit à l’impliquer dans un travail familial destiné à réparer ses défaillances (thérapie familiale). Ces pratiques entraient malheureusement en résonance avec le doute et la culpabilité des familles, renforçant une atmosphère d’inquiétude et d’incompétence peu propice à la mobilisation des ressources de la famille.

Quelle responsabilité familiale ?

Au cours des quatre dernières décennies, de nombreux cliniciens ont avancé l’existence de perturbations ou particularités familiales censées favoriser l’émergence des TCA. Par exemple, on a longtemps pensé que la famille d’une anorexique présentait une structure particulière, caractérisée par un niveau socio-économique élevé, des parents plus âgés que la moyenne, un taux de divorce faible comparé à la population générale et une prépondérance du nombre de filles dans la fratrie. Certains cliniciens d’orientation psychodynamique ont émis l’hypothèse de relations précoces défaillantes entre la mère et la future patiente, qui encourageraient précocement l’enfant à satisfaire les besoins de sa mère au détriment des siens propres (1). Enfin, certains pionniers de la thérapie familiale, notamment S. Minuchin (2) et M. Selvini-Palazzoli (3), ont affirmé, dès les années 1960-1970, l’existence d’une famille dite psychosomatique ou anorexigène, marquée par l’enchevêtrement relationnel, la surprotection, la rigidité, l’évitement du conflit et une tendance à impliquer la future patiente dans des conflits conjugaux latents. Le symptôme alimentaire permettrait de détourner l’attention familiale de cette mésentente parentale et de maintenir le consensus, protégeant ainsi la famille de tout changement ou de toute séparation. De nombreux thérapeutes familiaux ont adopté cette conception des familles d’anorexiques et proposé un travail familial visant à modifier ces transactions pathogènes.
Depuis les années 1980, les travaux scientifiques qui ont cherché à vérifier l’existence de ces particularités familiales n’ont pas pu les confirmer (4). Les familles d’anorexiques se caractérisent par une grande diversité de fonctionnements, souvent non pathologiques, même si elles tendent à montrer plus d’insatisfaction et de détresse que les familles dites normales (5). En revanche, il a été démontré que la qualité du fonctionnement familial est un facteur de guérison non négligeable et que la manière dont la famille réagit à l’anorexie après sa survenue influence beaucoup l’évolution de la maladie (6). La notion de cause familiale doit donc être remplacée par celle, plus nuancée, de facteurs familiaux de risque ou de protection, de maintien ou d’amélioration, dans un continuum de fonctionnement allant d’optimal à très perturbé. La plupart des familles se situent vraisemblablement au milieu de ce continuum (ni exceptionnelles ni délétères), avec des dysfonctionnements inévitablement amplifiés par la crise de l’anorexie mais aussi avec des compétences pouvant contribuer à la guérison. Ce sont ces ressources que l’accompagnement familial doit chercher à mobiliser, tout en aidant les familles à résoudre les dysfonctionnements risquant de pérenniser ou d’aggraver le trouble.

Familles et thérapies

La thérapie familiale a très tôt été identifiée comme étant particulièrement efficace dans le traitement de l’anorexie mentale de l’adolescent et de l’enfant (7). Il est actuellement établi que la famille, y compris la fratrie, doit toujours être impliquée dans la prise en charge du jeune anorexique (8). Il ne s’agit plus de rechercher un problème familial à réparer mais au contraire de construire un partenariat solide avec la famille, qui lui donne un rôle de ” cothérapeute ” plutôt que de ” copatiente “.
En s’appuyant sur cette alliance thérapeutique, il est important d’aider la famille à re-trouver un sentiment de compétence et d’efficacité, souvent mis à mal par les symptômes alimentaires et les conflits qu’ils génèrent. Qu’est-ce qu’une famille compétente ? C’est une famille cohésive et structurée, empathique vis-à-vis de l’adolescente, ouverte au changement et à la remise en question. Les parents doivent être informés sur le trouble, ses causes, ses répercussions et ses mécanismes essentiels. Ils doivent également comprendre l’idée que l’anorexie représente pour leur fille une solution, certes inadéquate et dangereuse, mais une solution quand même, à un grand mal-être psychologique et relationnel qui, pour diverses raisons, n’a pas pu s’exprimer autrement. Cette vision les aidera à mieux accepter le refus et le déni inhérents à l’anorexie mentale : refus de nourriture, refus de reconnaître la maladie, déni de la maigreur, et refus d’aide et de soins. Les parents doivent également former une équipe solide qui s’implique dans la résolution des symptômes alimentaires sous des formes variant selon l’âge et les besoins de leur fille. Ils doivent apprendre à ne pas se rendre complices de certains comportements symptomatiques : la tyrannie alimentaire (” Je ne mangerai de féculents que si ma mère en mange “), l’achat de yaourts à 0 %, les promenades forcenées à 11 heures du soir, etc. Enfin, ils doivent développer dans la durée un positionnement patient, confiant et empathique vis-à-vis des difficultés de leur fille, tout en restant attentifs aux besoins des
autres membres de la famille. Tout cela ne s’invente pas, même si certaines familles ont plus de facilité que d’autres à adopter cette posture dans la durée.

Quelques repères

Les équipes scolaires peuvent être les premières à repérer les signes avant-coureurs du trouble. Il est important qu’elles fassent part de leurs observations à la famille en évitant d’être critiques ou de rechercher des défaillances familiales. L’enseignant devra rester dans son rôle professionnel et éviter de devenir le thérapeute de l’enfant.

Il est important que les professionnels concernés ne se mettent pas en concurrence avec la famille et ne cherchent pas à démontrer à la famille qu'” ils vont réussir là où la famille a échoué “. Cela est particulièrement vrai dans les relations avec les équipes scolaires et hospitalières (infirmières, médecins scolaires, professeurs, équipes de soins, etc.).

Dans la mesure du possible, les professionnels de santé doivent écouter la culpabilité, l’impuissance, le sentiment d’échec, mais aussi l’agressivité et le déni des familles et du/de la jeune anorexique, et soutenir tout mouvement permettant d’apaiser ce vécu difficile. Écoute et soutien favoriseront la construction d’une prise en charge appropriée sans perte de temps, une mobilisation des compétences familiales et une meilleure empathie de la famille vis-à-vis des difficultés de la patiente.

Les professionnels de la santé et de l’éducation doivent être suffisamment informés sur la maladie, son étiologie, son devenir, et le rôle que peut jouer la famille dans l’amélioration des troubles, pour pouvoir partager ces informations avec la famille et ainsi contribuer à une vision plus commune et déculpabilisée des processus anorexiques. Ce type de guidance psychoéducative redynamise la famille et aide à créer une alliance thérapeutique de qualité (9).

Les processus impliqués dans l’anorexie et sa guérison sont complexes et plurifactoriels. Ils nécessitent une équipe pluridisciplinaire pour y faire face, et la famille doit faire partie de cette équipe.

Dans la mesure du possible, les professionnels impliqués doivent encourager la famille à engager un travail familial avec un thérapeute familial ayant l’expérience des TCA et s’appuyant sur des modèles de thérapie familiale visant à mobiliser la famille en tant que facteur d’amélioration (10).

Si la jeune fille a été hospitalisée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, le retour à une vie normale génère souvent de nombreuses angoisses. Une bonne collaboration entre la famille, l’équipe soignante et l’équipe scolaire permet de préparer le retour à l’école et aide la jeune fille à gérer ou résoudre des craintes souvent très fortes concernant le regard des autres, sa réintégration sociale, son rattrapage scolaire et son retour à la cantine. Les enseignants doivent également savoir que le chemin vers la guérison passe souvent par une diminution des tendances perfectionnistes, notamment dans le travail scolaire.
Nous devons garder à l’esprit que l’anorexie, une maladie grave dont l’évolution se fait souvent dans la durée, malmène fortement les forces vives de la famille y compris de la fratrie, paralyse les trajectoires familiale et individuelles et imprime à la famille une identité morbide, au détriment de processus plus sains, souples et ouverts au changement. Quelle que soit la qualité de vie familiale avant l’anorexie, il est impossible pour une famille de vivre l’anorexie au quotidien sans en être perturbée. Les risques de cercles vicieux relationnels et de découragement sont infinis. L’accompagnement familial est une nécessité, que ce soit sous forme de thérapie familiale, de groupes multifamiliaux en milieu associatif ou hospitalier (11), de psychoéducation parentale ou de rencontres informelles entre professionnels et familles.

Références bibliographiques
(1) Bruch H. Les yeux et le ventre : L’obèse,
l’anorexique. Paris : Payot, 1975 : 446 p.

(2) Minuchin S., Rosman B.L., Baker L. Psychosomatic families: Anorexia nervosa in context. Cambridge: Harvard university press, 1978.

(3) Selvini-Palazzoli M. Self-starvation: From the intrapsychic to the transpersonal approach to anorexia nervosa. New York: Jason Aronson, 1978.

(4) Eisler I. Family models of eating disorders. In: Szmukler G., Dare C., Treasure J. (sous la dir.). Handbook of eating disorders: Theory, treatment and research. New York: Wiley, 1995.

(5) Cook-Darzens S., Doyen C., Falissard B., Mouren M.-C., Self-perceived family functioning in 40 French families of anorexic adolescents: Implications for therapy. European Eating Disorders Review 2005; 13: 223-36.

(6) Strober M., Freeman R., Morrell W. The long-term course of severe anorexia nervosa in adolescents: Survival analysis of recovery, relapse, and outcome predictors over 10-15 years in a prospective study. Int J of Eat Disord. 1997 ; 22(4) : 339-60.

(7) Russell G.F., Szmukler G.I., Dare C., Eisler I. An evaluation of family therapy in anorexia nervosa and bulimia nervosa. Arch Gen Psychiatry 1987 ; 44(12) : 1047-56.

(8) Nice. Eating disorders: Core interventions in the treatment and management of anorexia nervosa, bulimia nervosa and related eating disorders. Londres: National Institute of Clinical Excellence, 2004.

(9) Doyen C., Cook-Darzens S. Anorexie, boulimie : vous pouvez aider votre enfant. Paris : Dunod-Interéditions, coll. Vivre sa vie, 2004 : 264 p.

(10) Cook-Darzens S. Thérapie familiale de l’adolescent anorexique. Approche systémique intégrée. Paris : Dunod, coll. Psychothérapies, 2002 : 264 p.

(11) Cook-Darzens S., Doyen C. Thérapie multifamiliale de l’adolescent anorexique: une expérience ambulatoire. In : Cook-Darzens S. (sous la dir.). Thérapies multifamiliales. Des groupes comme agents thérapeutiques. Ramonville Saint-Agne : Érès, coll. Relations, 2007 : 384 p.

LA SANTÉ DE L’HOMME 394 | MARS-AVRIL 2008 | Pages 35-36

Libre de droits, sous réserve de mentionner la source

Suite à cette analyse fine et très juste du Docteur Cook Darzens, je lui témoigne à nouveau mon respect et ma gratitude. Le regard porté sur la maladie, son empathie envers les familles sont des ressources vitales!

l’anorexie chez l’enfant, phénomène sous estimé

Préambule : l’article publié  ci dessous (origine Cercle Psy) reprend des notions que j’ai évoquées dans deux de mes précédents articles :

“l’enfant anorexique : comprendre et agir” du 31 mars 2018 ainsi que “l’ouvrage clé que tous les thérapeutes et parents devraient lire” du 18 mars 2018 : Marie France Le Heuzey et Solange Cook Darzens sont vraiment des personnes de référence  : leurs compétences sont précieuses dans le domaine de l’anorexie mentale infantile et de l’anorexie mentale tout court. Je salue à nouveau leurs travaux remarquables dans ce domaine. Je leur suis très reconnaissante et ressens une immense gratitude : elles ne me connaissent pas mais grâce à leurs livres respectifs, elles ont contribué à la guérison de mon fils. RESPECT!

Retrouvez cette enquête publiée sur le site du Cercle Psy.

Pendant longtemps, l’anorexie n’était associée qu’à l’adolescence. Or les cliniciens assistent à un rajeunissement de la pathologie. Comment expliquer un tel phénomène ? Quelle prise en charge est privilégiée pour ces petits patients ?

« Je me suis juste disputée avec ma copine et puis j’ai plus eu envie de manger » confie Margot, 9 ans. 5 heures par jour, c’est le temps que les parents de Françoise, 11 ans, passent à faire manger leur fille. Ils font face quotidiennement à un panel de comportements d’opposition : « marchandage, refus passif, opposition actives, menaces, pleurs, hurlements, violence physique ». Si bien qu’ils ont l’impression de maltraiter leur enfant[i]. Depuis une quinzaine d’années, les institutions et les spécialistes des troubles du comportement alimentaire assistent à un rajeunissement de l’anorexie. Désormais, cette pathologie peut survenir chez l’enfant dit prépubère, âgé entre 6 et 12 ans. L’anorexie infantile se manifeste de plus en plus fréquemment, un constat dressé aussi bien en France qu’aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou au Canada. « Il y a 30 ans, nous rencontrions un cas d’anorexie infantile par an en moyenne. C’était LE cas de l’année. Aujourd’hui, une unité d’hospitalisation leur est consacrée et sur les 10 lits que nous proposons, tous sont occupés par des enfants de 8, 9 et 10 ans. Il ne s’agit donc plus d’un cas exceptionnel » témoigne Marie-France Le Heuzey, psychiatre à l’Unité des troubles du comportement alimentaire au service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent au CHU Robert Debré.

Des symptômes proches de l’anorexie adolescente

L’anorexie est moins bien définie, diagnostiquée et prise en charge lorsqu’elle survient chez l’enfant que chez l’adolescent. Si l’anorexie infantile paraît originale depuis une dizaine d’années, la symptomatologie, quant à elle, est particulièrement classique, comparable à l’anorexie adolescente et inclut : 1) un refus de s’alimenter, 2) une perte de poids (ou une absence de prise de poids en période de croissance) et 3) une préoccupation marquée à l’égard de son poids ou de la forme de son corps, un critère pas toujours présent dans le profil de ces enfants. La définition de l’anorexie infantile se veut plus sommaire et flexible que celle de l’anorexie adolescente afin d’intégrer les éventuelles variations de symptomatologie dues à cette tranche d’âge. Comme le note Solange Cook-Darzens, docteur en psychologie, thérapeute familiale, et ancienne co-responsable de l’Unité des troubles du comportement alimentaire au service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent au CHU Robert Debré, dans son ouvrage « Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent » (Erès, 2014), seul le « noyau central » de la symptomatologie de l’anorexie a été conservé. « Les fillettes se mesurent le tour des hanches, se trouvent bien trop grosses alors qu’elles sont toutes maigres… Nous accueillons actuellement dans notre service une enfant qui refuse de se coucher car elle craint de grossir encore plus si elle s’allonge ! » raconte Marie-France Le Heuzey.
Toutefois, une particularité est propre aux enfants anorexiques : la restriction hydrique qui peut conduire à une déshydratation. Les enfants étant bien moins experts que leurs aînés adolescents sur la teneur en calories des différents aliments, ils évitent toute sensation de « lourdeur » ou de « remplissage ». « Ainsi, ils peuvent continuer à manger des féculents ou des gâteaux mais craindre de grossir en buvant de l’eau » note Solange Cook-Darzens. De plus, de par leur immaturité émotionnelle et cognitive, les enfants anorexiques ont davantage de difficultés à verbaliser leurs émotions. « La dimension cognitive (préoccupations concernant le poids et les formes) n’est pas toujours exprimée, ni même présente dans l’esprit de ces enfants, ce qui n’empêche pas ces petites filles de sélectionner leur alimentation comme si elles étaient préoccupées. Il est important de souligner cette particularité car c’est ainsi que de nombreux généralistes et pédiatres « ratent » le diagnostic d’anorexie mentale chez les enfants et que ceux-ci nous arrivent tardivement, en urgence » insiste Solange Cook-Darzens. Ces peurs « tendent à s’exprimer en termes de plaintes somatiques plus floues, tels que des douleurs abdominales, une peur de vomir, des difficultés à avaler, des vertiges, etc. ».
Une autre particularité est propre à l’anorexie de l’enfant : la proportion de garçons. « Celle-ci est généralement de 3 garçons sur 10 enfants. Alors qu’à l’adolescence, elle est d’un garçon pour 10 » nous précise Solange Cook-Darzens. « Sur l’ensemble de nos 10 lits, nous accueillons actuellement 2 garçons » complète Marie-France Le Heuzey. Enfin, l’anorexie prépubère se caractérise par une perte de poids généralement plus brutale que chez l’adolescent, ainsi que des comportements de rigidité et de perfectionnisme plus marqués.

Une intrication de facteurs défavorables

Si pendant de longues décennies, les mères, nourricières par définition – étaient considérées comme (en partie voir exclusivement) responsables de l’anorexie de leur fille dans quelques esprits psychanalytiques, le vent a tourné. « Pour ma part, ça fait longtemps que j’ai laissé les mères tranquilles ! Ironise Marie-France Le Heuzey. Soit dit en passant, chez l’adolescent plus que chez l’enfant, des cas d’anorexie peuvent très bien être déclenchés par des commentaires blessants du père, du genre « t’es trop grosse ! ». Je me souviens d’un médecin généraliste qui s’était spécialisé dans le fait de faire maigrir les femmes obèses. Celui-ci avait donné l’une de ses cassettes à sa fille qui a fini par perdre beaucoup de kilos et devenir anorexique… ». La survenue de l’anorexie chez un enfant est le fruit de l’intrication de différents facteurs : personnels (tendance à la rigidité, idéalisation de la minceur, faible estime de soi…), familiaux (déménagement, divorce, deuil…) et sociaux (dispute avec une copine, surinvestissement de la scolarité…). Comme l’indique Solange Cook-Darzens, des études ont identifié des évènements de vie susceptibles de précipiter la survenue de l’anorexie chez l’enfant, tels que des remarques et des moqueries de la part des camarades, un changement d’école, une mauvaise expérience de colonie de vacances, une maladie physique, etc.
Contrairement aux idées reçues, l’anorexie infantile ne peut, bien entendu, pas se résumer à une question d’image et d’idéalisation sociétale de la minceur. « Si l’environnement alimente cette pathologie, il ne l’initie pas » rappelle Marie-France Le Heuzey. En revanche, le perfectionnisme demeure un facteur de risque prédominant : « ce sont des petites filles qui paraissent parfaites sur tous les plans. Elles peuvent pratiquer d’un instrument de musique, faire de la danse classique, multiplier les activités extrascolaires, avoir de bons résultats à l’école, etc. Au final, elles sont aussi perfectionnistes dans la maladie ! » commente Marie-France Le Heuzey. Enfin, les travaux montrent que les troubles alimentaires chez le bébé, dont l’anorexie, constituent un facteur de risque de développer plus tard un TCA à l’adolescence. « Pour autant, toutes les anorexiques tardives n’ont pas souffert d’anorexie étant bébé… » insiste Marie-France Le Heuzey.

Les parents, des co-thérapeutes en herbe

La prise en charge psychologique de l’enfant anorexique n’est pas des plus évidentes. « L’immaturité motivationnelle et cognitive de l’enfant limite inévitablement les possibilités d’alliance thérapeutique » précise Solange Cook-Darzens. Il est rare que l’enfant soit le « bon patient » type, à savoir celui qui est souhaite changer, qui parvient à verbaliser ses craintes, ses émotions, et à mettre en lien certains conflits psychiques avec des symptômes. « C’est donc avec les parents que l’alliance thérapeutique va devoir se construire, tout du moins initialement » complète Solange Cook-Darzens. La thérapie familiale est d’ailleurs la seule thérapie qui a réellement montré son efficacité sur le terrain, ce que nous confirme Marie-France Le Heuzey : « bien que ça ne soit pas de la faute des parents, nous ne pouvons pas soigner les enfants sans leurs parents. Comme je leur dis souvent, si on privilégie la thérapie familiale, ce n’est pas pour désigner un coupable mais pour vous réapprendre à faire manger votre enfant. La thérapeute familiale de notre service inclut d’ailleurs parfois aussi les frères et sœurs en entretien ». Contrairement à l’adolescent, l’enfant reste très influencé par sa famille, de par sa dépendance et son immaturité. « La place qui sera faite aux ressources familiales et à l’autorité parentale dans le traitement de l’anorexie sera donc légitimement plus importante » souligne Solange Cook-Darzens. L’auteur insiste sur le fait que les parents divorcés sont « condamnés à s’entendre » et à distinguer, dans l’intérêt de leur enfant, leur relation de couple de leur relation parentale.

Absence de prise de poids : signe d’alerte n°1

Quels signes doivent alerter les parents et les professionnels ? L’absence de prise de poids, quel que soit l’âge de l’enfant. A laquelle s’ajoute, dans un second temps, une anomalie de la courbe de taille « sachant que des dizaines de causes d’origine somatique sont à éliminer avant de songer à une cause psychologique telle que l’anorexie » nous précise Marie-France Le Heuzey. Sur le plan comportemental, certains indices peuvent alerter la famille : l’enfant change drastiquement d’habitudes alimentaires, il se met à trier de manière excessive les boissons et les aliments qu’il appréciait auparavant, il coupe la nourriture en petits morceaux dans son assiette et ne mange que de petites quantités, il essaye d’échapper aux temps de repas, il devient soudainement accro aux activités sportives, etc. Les médecins de ville, premiers interlocuteurs des familles, sont-ils bien sensibilisés au diagnostic de l’anorexie infantile ? « De plus en plus, nous répond Marie-France Le Heuzey. Bien que l’anorexie prépubère demeure méconnue, les médecins s’assurent toujours de la bonne croissance staturo-pondérale de leurs jeunes patients. Ainsi, en cas d’anomalie, ils vont creuser jusqu’à poser le bon diagnostic. J’ai justement sur mon bureau un fax d’un médecin qui m’adresse une fillette de 10 ans qui refuse de grossir ».

Quelques chiffres

En France, aucune étude épidémiologique sur l’anorexie infantile n’a encore été menée, même si les cliniciens dressent un double constat : le nombre d’enfants anorexiques est croissant, bien qu’il demeure inférieur au nombre d’adolescents anorexiques. L’anorexie infantile, qui s’observe majoritairement à partir de l’âge de 8 ou 9 ans, rarement avant, survient dans des milieux socioculturels très variés. Selon une étude britannique publiée en 2011, une centaine d’enfants âgés de 5 à 7 ans auraient été hospitalisés au cours des trois années précédentes pour anorexie sévère. L’étude révèle, de plus, que 600 des 2000 enfants âgés de 5 à 15 ans hospitalisés dans 35 institutions publiques pour anorexie avaient moins de 13 ans. Différentes enquêtes ont souligné le fait que des fillettes, dès l’âge de 4/5 ans, pouvaient être préoccupées par la forme de leurs corps et craindre de prendre du poids[ii]. Tandis que 10 à 24% des jeunes filles âgés de 7 à 13 ans chercheraient à perdre du poids en pratiquant un sport régulier ou en réduisant les quantités de nourriture. Autant de facteurs de risque qui pourraient alimenter la survenue d’une anorexie.

L’anorexie chez le bébé

L’anorexie du bébé et de l’adolescent est bien mieux comprise et identifiée que celle de l’enfant et du préadolescent. Rappelons tout d’abord que tous les bébés sont susceptibles de connaître des périodes de turbulences alimentaires, gênés par d’éventuelles douleurs intestinales ou toute autre cause organique passagère.
Les travaux d’Irène Chatoor, professeur de psychiatrie et de pédiatrie à l’Université de Georges Washington et spécialiste des troubles alimentaires chez le jeune enfant, ont permis de distinguer le trouble alimentaire de l’attachement de la véritable anorexie du bébé.
Le trouble alimentaire de l’attachement, qui survient en début de vie du bébé, résulterait d’un trouble de l’attachement entre la mère et son enfant. Ces bébés, dont les mamans souffrent d’une pathologie mentale (dépression, toxicomanie, par exemple) finissent par se dénutrir et s’étioler. « Les répercussions s’observent tant sur le plan nutritionnel que sur celui du développement psychoaffectif. Ce trouble, très grave, nécessite des soins hospitaliers » souligne Marie-France Le Heuzey. L’anorexie infantile, quant à elle, survient plus tardivement, vers les 6 mois de l’enfant, notamment lors de la diversification alimentaire et du passage à la cuillère : l’enfant tourne la tête lorsque son parent lui présente le biberon ou la cuillère, il refuse d’ouvrir la bouche, il crachouille. Le repas devient alors un temps forcé de distractions et de stratégies pour faire manger l’enfant, marqué par une forte anxiété des parents. Pour autant, « l’enfant témoigne d’un bon développement psychomoteur et reste très vif. On ne parle d’ailleurs pas d’anorexie infantile s’il n’y a pas de retentissement réel de ce comportement sur la nutrition et la courbe de poids de l’enfant » rappelle Marie-France Le Heuzey. Selon Irène Chatoor, cet évitement de la nourriture n’est pas dû à une pathologie mentale de la maman, mais plutôt d’une « rencontre » entre un bébé au tempérament difficile et une maman qui traverse ses propres difficultés. La mère parvient mal à s’ajuster à son enfant. Dès lors, cette problématique alimentaire passagère peut se cristalliser et prendre un caractère pathologique.
Par ailleurs, le bébé anorexique est à distinguer du « petit mangeur » ou encore de l’enfant qui « sélectionne » excessivement ses aliments. Sachant qu’un grand nombre d’anorexiques plus âgés étaient des petits mangeurs lorsqu’ils étaient plus jeunes. « Les comportements de sélection sélective sont souvent associés à un problème de diversification entre 1 et 3 ans » nous précise Solange Cook-Darzens. « Au passage, rappelons que les travaux préconisent aux parents de présenter 8 à 11 fois le même aliment pour optimiser les chances que l’enfant veuille y goûter. La majorité des jeunes enfants redoute ce qu’ils ne connaissent pas. De plus, les parents doivent aussi manger de tout et en quantité suffisante s’ils souhaitent que leur enfant fasse de même. N’oublions pas que les parents demeurent les modèles des enfants ! » insiste Marie-France Le Heuzey.

Lectures conseillées :

Cook-Darzens S. (2014). TCA de l’enfant et du préadolescent (pp. 259-277). In Cook-Darzens, Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent. Érès, Toulouse.
Marie-France Le Heuzey (2003). « L’enfant anorexique. Comprendre et agir ». Odile Jacob.
Safrano-Adenet (2014). Anorexie mentale prépubère et familles : approches génétique et environnementale. Une étude observationnelle auprès d’une cohorte de 17 patientes et de leurs parents. Human health and pathology. Thèse pour l’obtention du diplôme d’état de Docteur en Médecine, Université de Bordeaux.

[i] Cas cliniques extraits du chapitre 13 « Abords spécifiques des TCA de l’enfant et du préadolescent » de l’ouvrage « Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent » de Solange Cook-Darzens (Erès, 2014).
[ii] Le Heuzey MF. Déterminants socio-culturels (pp.115-120). In Mouren MC, Doyen C, Le Heuzey MF, Cook-Darzens S, (éds) : Troubles du comportement alimentaire de l’enfant : Du nourrisson au pré-adolescent. Issy-les-Moulineaux : Elsevier Masson ; 2011b.z  cette enquête publiée sur le site du Cercle Psy.

Documentaire Arte “Chère Anorexie” de Judith Du Pasquier

LIEN VERS LA PREMIERE PARTIE DE L’EMISSION

LIEN VERS LA DEUXIEME PARTIE DE L’EMISSION

A travers les témoignages poignants de malades et de soignants en Europe, découvrons une enquête sensible sur l’énigme de l’anorexie, dont la prise en charge ne cesse d’évoluer, à travers des thérapies complémentaires, y compris familiales ou artistiques.

Le documentaire “Chère anorexie” diffusé sur Arte ce mois de juillet 2018 commence par trois témoignages qui introduisent les idées suivantes :  “pas forcément l’idée de perfection du corps mais prise de contrôle ; on ne ressent pas nécessairement la faim, ressentir son corps qui s’amaigrit, envie de fermeté,  sentiment très fort, accomplissement de la volonté, sentiment d’être vivant, concentré,  intense ; parvenir à mieux penser comme si on était drogué ; sensation d’être complètement vide, qu’on ne veut pas lâcher ; contrôle du corps, on va vers l’enfer mais on y va”.

“Hier” on les considérait comme jeûneuse ou mystique au 15ème siècle, hystérique ou mélancolique au 19ème siècle ; aujourd’hui, on dit que les personnes atteintes d’anorexie, principalement des jeunes femmes, souffrent de TCA , ou Trouble du Comportement Alimentaire  :

-A travers leur maigreur que nous disent elles ?

-De quels mécanismes sont elles prisonnières ? Parents, familles, amis et soignants sont face à une énigme.

On constate aussi que les garçons arrivent de plus en plus dans le circuit de soins.

Que sait on à ce jour de l’anorexie mentale ?

Comment est elle prise en charge, en France et en Europe?

L’anorexie, se caractérise par un profond trouble de l’image corporelle  ; certains sortent vite de cet épisode, d’autres seront obligés de passer par hospitalisation. Lors d’anorexie, il y a une souffrance psychique très particulière de part l’atteinte du corps sévère ce qui n’est pas le cas dans d’autres affections psychiatriques. A une époque, il y avait des cas très sévères d’anorexie avec réanimations fréquentes, aujourd’hui c’est moins le cas. C’est une  problématique du refus. Ce mécanisme est une façon de lutter contre une très profonde tristesse, une détresse, parfois latente depuis très longtemps. Un événement surgit souvent autour de l’adolescence  empêchant l’individu de s’ouvrir aux autres qui déclenche la maladie. Il y a une remontée des affects de tristesse figés par le processus de l’anorexie

DIVERS PROPOS DE THÉRAPEUTES ET MALADES illustrent les sentiments de chacun :

  •  propos recueillis au CHU de Nice au cours d’une réunion de l’équipe soignante : une adolescente avait le sentiment même que d’inhaler les aliments lui faisait prendre du poids (abus sexuel). Cette adolescente présente beaucoup de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) associés (2 h sous la douche en se passant de la crème amincissante, se frotte pour se faire maigrir). Elle éprouve aussi des difficultés d’endormissement, ressent le besoin de dormir avec sa mère ; la séparation liée à l’hospitalisation a permis une séparation d’avec la mère : certains soignants témoignent que la patiente est plus triste à l’ hôpital, en état de mal être.
  • témoignages de deux parents : leur fille leur a présenté son dessin et a mentionné que l’explication était derrière “mon pantalon devient petit et moi je deviens plus grosse…”

Pour que la rencontre soignant/anorexique soit possible, il faut de longs mois de thérapie, de la patience, et un engagement soutenu par le personnel soignant.

  • témoignage d’une soignante évoquant sa peur lors de soins d’un patient : un garçon souffrant d’anorexie restrictive et ayant rechuté était tellement maigre qu’il ne lui était pas possible de le regarder lors de la pesée ; elle constatait un signe critique : son haleine avec odeur d’acétone qui est un signe de gravité de la maladie ; ceci renvoyait la mort pour la soignante, ce qui l’angoissait ; elle espérait que le patient se rende compte qu’il était malade ; elle se stressait de penser que le patient ne se rende pas compte de son état de maigreur témoignant qu’il était vraiment malade, première phase pour commencer à accepter le soin.               => il est nécessaire de se rendre compte de la maladie pour pouvoir se soigner
  • patiente : “je n’avais pas conscience que c’était de l’anorexie, j’avais conscience d’un mal être mais difficile à exprimer. C’était la guerre pour que j’avale quelque chose ; j’étais prise dans quelque chose, une spirale, qui voulait que je sois complètement vide”.
  • thérapeute, Docteur Brigitte Rémy, psychiatre : “il y a un déclic à un moment de la vie quand on entre dans la maladie et quand on en sort aussi”. Concernant l’ entrée dans la maladie, “par rapport à des blessures narcissiques, un idéal se construit dans la tête et le trouble du comportement alimentaire débute” ; suite à cela, il y a le “bénéfice” des endorphines et du cortisol qui inondent le corps ;  ainsi l’euphorie vient assez vite : l’individu ressent une anesthésie et une atténuation du vécu douloureux connu depuis longtemps  ; il éprouve aussi beaucoup de peur, n’a pas de confiance en la vie, ressent comme une menace interne.
  • patiente : elle avait l’ idée d’effacement de la sexualisation du corps, ne voulait pas de rondeurs ; elle se donnait du temps en ne mangeant pas pour que cela n’apparaisse pas ; elle présentait un contexte d’insatisfaction permanent : toujours plus de travail, toujours plus de maigreur.
  • en médecine, la NOSOGRAPHIE, c’est à dire la recherche de la cause, l’ anorexie est considérée comme une addiction sans drogue avec les mêmes composantes psychologiques que dans d’autres dépendances : manque de confiance en soi, d’estime de soi…
  • patiente : “même la tisane était impossible” ; elle se souvient des mots durs, crus de son père pour la faire réagir. Elle trouvait l’hospitalisation débile pour “anorexie”. Un jour, au bout du rouleau, elle a accepté l’hospitalisation  qu’elle avait refusée plusieurs fois lors de discussions avec le médecin traitant.
  • patiente : “descente jusqu’à l’enfer” ; elle a le souvenir d’un point de non retour, comme un interdit d’avoir une vie normale. Un jour en passant devant une boulangerie, elle se dit qu’elle n’arriverait jamais à s’en sortir, qu’ elle représentait un poids incommensurable pour ses parents, qu’elle leur faisait vivre l’enfer, qu’il valait mieux qu’elle meurt. Elle fit une tentative de suicide médicamenteuse.
  • psychiatre, professeur Philip Gorwood : l’anorexie mentale est la pathologie de laquelle on meurt le plus par suicide de tous les troubles psychiatriques (plus que la bipolarité, que l’ alcoolisme, que la schizophrénie) ; il s’agit d’un cercle vicieux avec le risque suicidaire le plus élevé : le malade ressent qu’il ne peut pas sortir de ce cercle vicieux, perçoit qu’il se trouve dans une impasse. Beaucoup de troubles physiques s’installent du fait de la perte de poids majeure ce qui amène aussi  à  des complications corporelles graves : perte de potassium, troubles du rythme cardiaque parfois mortel. Il faut évaluer tout le temps le risque suicidaire, le patient pensant qu’aucune sortie n’est possible sauf une issue fatale, ou constatant qu’il faut une prise en charge difficile et longue pour laquelle il est parfois impossible d’envisager un tel engagement.

NEUROBIOLOGIE : EFFETS DU JEUNE PROLONGE

Les recherches en neurobiologie s’affinent ces dernières années et permettent d’évaluer les effets du jeune prolongé : sentiment d’euphorie, perte de la sensation de faim.

Atrophié par les carences, le cerveau dysfonctionne : trouble de la perception de soi, hyperactivité, épuisement de la pensée et du corps.

Tous les systèmes sont atteints  : cardio-vasculaire, hormonal, rénal, digestif, osseux, sanguin,  cutané…  La dénutrition conduit à l’épuisement de la pensée et du corps. Le cerveau reçoit beaucoup d’hormones comme les œstrogènes, la progestérone, la testostérone … La leptine, hormone très importante est sécrétée par les cellules graisseuses et le cerveau ; elle régule la faim et la sensation de satiété ; s’il n’y pas de assez de cellules graisseuses, le taux de leptine baisse et le corps se met à économiser (il est prêt à la famine) ce qui  influence les organes centraux. Les extrémités deviennent froides, tout le métabolisme est atteint : la production de cellules immunitaire diminue ainsi que  la division des cellules ; la baisse des taux d’œstrogènes entraîne la disparition des règles : ainsi il n’y a pas de gestation possible car elle serait dangereuse pour l’enfant et la mère ;  l’ovulation s’interrompt : il s’agit d’un mécanisme intelligent du corps pour économiser mais cela entraine des inconvénients : l’ostéoporose. En effet, il n’y a plus assez d’œstrogènes pour stocker le calcium dans les os qui deviennent plus fins  (risque de fracture accru).

TRAITEMENT, PRISE EN CHARGE

Il n’y a pas si longtemps, on hospitalisait en psychiatrie générale, au milieu de patients atteints de pathologies très lourdes ; c’est encore le cas parfois aujourd’hui.  De nouveaux centres spécialisés ont vu le jour : il s’agit de services de psychiatrie pour adolescents anorexiques : selon les phases de la maladie, seront développés une approche psycho éducative, nutritionnelle , ainsi que l’apprentissage de comportements différents ; plus tard, un travail plus introspectif se fera. Il n’est plus grand monde pour affirmer qu’il n’y a qu’une grande vérité en matière d’anorexie, une façon unique de gérer ; les soignants partagent savoirs, doutes, et parfois impuissance…

                        4 PILIERS DE THÉRAPIE, professeur Beate Herperts Dalhmann :

1/normalisation du poids et du comportement alimentaire

2/entretiens psychologiques pour tenter de comprendre le schéma de leur trouble, quelle est leur histoire personnelle avec la maladie, que doit  faire le patient  dans le futur pour que histoire ne se répète pas.

3/rencontre  et travail avec parents, thérapie familiale, de groupe, maladie expliquée aux parents ainsi que les troubles auxquels ils seront confrontés

4/gestion des autres troubles associés : dépression, TOC, autres problèmes psychiques nécessitant un traitement.

Quand le patient est mieux physiquement, il y a mise en place du processus psychothérapeutique.

                        La phase d’ACCEPTATION de la maladie est primordiale en thérapie, pour le malade, comme pour les thérapeutes : on doit accepter que les patients trouvent toujours des points positifs dans la maladie. A cette fin, il faut faire écrire aux patients deux lettres  : la première commençant par “ chère anorexie, tu es ma meilleure amie parce que….” : l’ importance de la maladie est ainsi reconnue. La deuxième lettre débute par : “méchante anorexie, tu es ma pire ennemie parce que….” ; elle permet au patient de conduite une réflexion sur la façon dont l’anorexie détruit sa vie.

                                      NOSOGRAPHIE

                Professeur Gustavo Pietropolli Charmet  : les crises adolescentes les plus graves sont celles qui atteignent l’image du corps ; l’adolescent(e) est poussé(e) vers le narcissisme : il recherche la sympathie, la beauté, le succès social est très important pour lui /elle, il a besoin de reconnaissance. Le culte de l’image de soi fait que certains jeunes se sentent inadaptés, pas à la hauteur. Par conséquent, ils prennent certaines dispositions, modifient leur corps, l’effacent , le tuent car  pour eux,  le corps est responsable de l’échec. Ils ressentent l’incapacité d’affronter la condition humaine et cela se manifeste sur le corps ; nous sommes pris dans la société du narcissisme :  les idéaux éthiques ont été remplacés par des idéaux esthétiques : c’est l’ère du culte de l’image.

Depuis plus d’un siècle, il y a un déplacement des interdits sexuels vers interdits alimentaires : réseaux sociaux prônant nouveaux régimes, fascination par les mannequins toujours plus maigres, sites pro ana ; on peut entrer dans l’anorexie comme on rentre en religion , et c’est le danger d’une bien mauvaise rencontre ; le risque atteint souvent les plus vulnérables, introvertis ; la plupart du temps, l’anorexie mentale fait écho à quelque chose d’autre, d’ancien, de douloureux, qui s’est mal passé, mal accordé.

                patiente : “je dois prendre des décisions d’adulte dont l’idée qu’il faut tout contrôler pour être adulte”  ; cela a impliqué des choix par rapport à la nourriture  ; “je devais choisir des aliments que mange les adultes (café noir..) ; à cette époque, cette patiente a vécu la séparation de sa sœur jumelle. Elle restait en pension, solitaire. Ce fut une spirale descendante dans laquelle elle édictait des règles, qu’elle n’avait plus le droit de transgresser : ” je me rendais compte de ce que je faisais mais je ne pouvais pas m’arrêter, c’était extrêmement dur”.

                 Professeur Maurice Corcos, psychiatre : le symptôme s’impose de manière inconsciente plus que consciente : une dimension émotionnelle majeure est à prendre en compte : ce n’est pas un besoin alimentaire mais affectif et il faut y répondre ; il n’y a pas UNE anorexie mais DES anorexies même si le comportement alimentaire homogénéise la personnalité (la personnalité est en cours de maturation  à l’adolescence, comme de la pâte à modeler)  ; derrière des personnalités très différentes, il y a avant tout une demande d’affection ; le malade sollicite l’attention de ses parents en les inquiétant de manière régressive en maigrissant (des contacts n’ont pas eu lieu, ou leur ont manqué dans les inter-relations précoces) ; cela fait écho à une période d’avant le langage (petit enfant) et peut refléter des souffrances familiales cachées, transgénérationnelles parfois ; c’est là que se jouent les transmissions psychiques inconscientes et les aléas de l’hérédité. Le Dr Corcos se remémore les paroles d’une patiente : “je vais mal, vous m’avez nourri, je vais me suicider ; je sens fourmiller sur  mes jambes les varices de ma grand mère”, un peu comme si la nourriture la laissait fantasmer d’un devenir.

              Prise de conscience de la dure réalité de la vie :

Une patiente témoigne de “sa colère contre sa propre humanité”, “je ne comprenais rien à la vie”, elle pensait uniquement que “la vie est dure, il n’est pas possible d’être heureux, de s’exprimer”.

Psychiatre Maurice Corcos : il y a un dégout plus profond plus archaïque pour ce qui est graisse, ce qui est mou  ; ceci remonte à leur histoire infantile  où elles /ils ont connu des moments de mollesse, de passivité, “d’informe “car elles n’avaient pas de tuteur de développement qui pouvait les aider à avoir une forme, une tonicité ; elles/ils ne veulent pas revivre ces moments (de mollesse, de passivité, d’informe) connus dans des moments de terreur agonique primitive.

Dr Rémy : c’est un peu comme si à cet age de 2 ans, ces enfants, trop sensibles, trop intelligents, comme dans une  quintessence de l’humain  n’étaient pas outillés de façon assez “secure” et renforçante pour franchir des choses leur cœur léger ; l’ enfant reste collé à cette étape car la séparation individuation est trop difficile. Les individus souffrant d’anorexie doivent parfois aussi assumer des sensations sexuelles, assumer de se séparer et d’aller vers l’autre…

Longtemps, les mères d’anorexiques ont été désignées responsables de la maladie de leur fille ; des internements très violents pouvaient être pratiqués au nom des bienfaits de la séparation ; aujourd’hui, un autre abord est employé :  il s’agit de rechercher de ce qui a pu se jouer dans leur jeune age  ; on questionne et recherche les traces d’éventuels  traumatismes : deuil , séparation, abus sexuels ; on mesure l’importance des thérapie individuelles et familiales et on évalue plus les conséquences de la séparation familiale.

psy : les parents sont parfois perdus dans la gestion du retour à la maison ; ils doivent faire face au sentiment du malade que la graisse est dégoutante et dangereuse comme si cela allait attaquer l’intérieur du corps ; ainsi l’agressivité des parents monte de part leur incompréhension, leur stress, leur peur que leur enfant meurt. Les parents doivent pourtant faire avec leur agressivité et se sentent coupables de ressentir cela.

séance de  thérapie familiale à Nice au cours d’un entretien mère, fille, psychologue : pas encore beaucoup de progrès sur les mesures à changer à la maison par le diététicien, des habitudes sont ancrées mais il y a unestabilisation du poids par ailleurs. conseil de la  psychologue : laisser faire, cela va venir, le poids est stabilisé, la mère doit laisser du temps à sa fille. La mère déplore toujours les problèmes au niveau de la nutrition mais finit par  avouer qu’il y a des progrès du coté de la vie sociale de sa fille. La psychologue  l’encourage à considérer les progrès et à lâcher du lest à sa fille, lui laisser de l’autonomie, lui laisser prendre son temps, d’avoir “envie”.

Une patiente se souvient de séances de thérapie familiale avec ses parents : ses parents étaient très exigeants avec eux mêmes ; leur fille naïvement pensait que ses parents étaient parfaits ; les parents ont dit à  leur fille, comme un aveux,  qu’ils n’étaient pas parfaits ; elle ne se sentait jamais à la hauteur de ses parents et en découvrant cela, elle s’est autorisée à ne plus essayer d’être aussi parfaite.

                                   APPROCHE EN ITALIE

psychiatre Pr Pietropolli Charmet : fondamental de prendre en charge en même temps l’enfant, père, et mère : 3 consultants : un par personne en entretiens individuels et autonomes puis mise en commun ensuite, pour comprendre ce qui s’est passé et trouver les solutions. le contexte devient une ressource plutôt qu’un obstacle ; les parents ne sont pas tant responsables de ce qui s’est passé que responsable d’une relation avec leu enfant qui risque de maintenir le symptôme : on le voit bien dans l’anorexie : les mères d’anorexiques sont toutes les mêmes car la violence du symptôme force la mère à des comportements toujours semblables : elle est complice, ou garde du corps, ou bien espionne et contrôle ce qui aggrave les symptômes au lieu de les résoudre.

                                    APPROCHE EN ANGLETERRE

Professeur Jean Treasure, Londres Maudsley Hospital

Ce qui m’a passionné est d’aider les parents, famille et amis à trouver, à apporter un  soutien réalisable et acceptable pour les personnes malades depuis longtemps ; ce qui ne marche pas à l’hôpital, ne marche pas non plus à la maison ; nous avons eu des échanges nombreux sur ce que nous trouvons problématique et sur ce que les accompagnants trouvent problématique => les parents et familles sont mêmes formés ensemble en même temps que les infirmiers ! cela fonctionne très bien car ils ont les mêmes besoins et la même compréhension : l’idée de co thérapeutes est ici majeure.

“En tant que médecin, nous avons nos propres thérapeutes : nous avons  aussi besoin de  compréhension de nos propres émotions” ; certains aidants ont besoin d’aide individuellement pour gérer des choses du passé ; jusqu’à 30 % des patients adultes ont dans leur famille  des personnes ayant des TCA.

                                    PERSPECTIVE HISTORIQUE

Claude Fischler, socioanthropologue, retrace l’image du corps dans une PERSPECTIVE HISTORIQUE  : ce qui est frappant en perspective historique est le changement de l’image du corps, des modèles corporels féminins depuis le 19e siècle ; libération du corset : jusque là, orthopédie de l’apparence corporelle : corset, faux cul  : silhouette se pare des attributs nécessaires dans l’esprit du temps ; une fois ces accessoires retirés, le corps ensuite devient son propre corset : la femme devient la seule responsable de son apparent : le comportent alimentaire devient garant suprême du résultat souhaité : ce la devient une affaire individuelle et personnelle de tous les instants : construction ou répression permanente selon les personnalités : il y a un idéal que chacun cherche à atteindre et qui n’est pas forcément accessible.

                                   DÉMONSTRATION DE LA DYSMORPHOPHOBIE :

Aix la chapelle, hôpital universitaire : atelier dessin et atelier corporel : une patient fait le tour de son bassin avec une cordelette et compare ensuite avec le bassin qu’elle s’imagine avoir en le dessinant au préalable : cela occasionne une prise de conscience mais elle a du mal à le croire.

avis d’un pédopsychiatre Dr Jochen Seitz : le trouble de l’image corporelle dont souffre les patientes est un mystère ds la recherche sur l’anorexie ; jusqu’à présent personne ne peut démontrer d’où cela vient et comment cela fonctionne ; mais avecl’ imagerie  médicale (irm), on  a pu prouver que des zones sont responsables de la perception de soi et de l’ image corporelle ; avec une amélioration  des symptômes, les zones activées dans le cerveau se modifient ; il faudrait trouver un médicament qui les aide à lutter contre la peur de grossir mais on est encore très loin de cela. Le seul médicament est la prise de poids pour le moment : manger est le seul médicament disponible!

                                     Dr Beate Herperts Dalhmann

Les thérapeutes disent aux patients de manger à l’hôpital et à la maison. Quant à la transition, des sorties en groupe (marché de Noël…) avant la sortie définitive sont importantes : elles permettent de créer du lien social et d’évaluer leur comportement alimentaire en dehors de l’hôpital. Ces sorties permettent d’appréhender un retour à la vie normale au lieu de rester confiné dans la vie artificielle de l’hôpital.

                                    Bordeaux, pôle aquitain de l’adolescence :  dans l’alliance recherchée avec les jeunes filles , on peut proposer des ateliers de médiation corporelle, des ateliers artistiques  : atelier danse, modelage, dessin, modelage, massage, soins esthétiques : qu’enfin ce corps s’autorise à vivre et exprimer des émotions oubliées!

exemple d’un atelier silhouette : contours du corps patient allongé sur grande feuille de papier, puis le patient se lève ; ensuite on lui propose de repasser en rouge les zones où elle/il a peur de stocker gras (hanches, cuisse, ventre) ; puis le patient travaille sur ces zones là.

LA TYRANNIE DE L’ANOREXIE, LA PETITE VOIX

                                 témoignage d’une patiente : l’anorexie mentale te prend toute entière, te prend tout ce que tu possèdes, te kidnappe tout, ton travail , ta pratique artistique ; on est immergé, l’anorexie te vole tout : amis , relations, santé ; l’anorexie est avide, elle te vole le sommeil ; “je ne dormais pas, j’étais a fond dans mon travail cette dernière année de mon diplôme : comme si cela s’écoulait or de moi”. “Cela m’a pris du  temps pour mesurer la tyrannie de l’anorexie mentale ; a pu illustrer cela dans ses dessins ; chez moi il y  avait cette voix comme si une créature vivait ds sa tête ; les autres avaient beau essayer de me persuader, la voix la plus puissante, la plus forte, la plus grosse était cette voix intérieure : cette voix me mentait pour empêcher d’entendre réellement ce qu’on me disait.

 

                                  Le psychiatre Maurice Corcos évoque le ” dictateur interne malveillant ” (dont parlent aussi de nombreux malades), et qui dicte la conduite alimentaire ; le malade doit s’interroger sur qui est ce dictateur : le sujet (= sa conscience morale)  OU le surmoi de Freud cruel sadique ou bienveillant selon les personnes, qu’on a tous à l’intérieur de nous ; chacun d’entre nous est plus ou moins névrosé ; le surmoi malveillant  est issu de notre environnement, de notre éducation : il faut demander au surmoi de s’expliquer : pourquoi est il malveillant, intrusif, pourquoi il ne s’autorise pas à la tendresse ? En effet, dans quelle famille n’y a t il pas quelque chose qui bute, un manque parce que quelque chose n’ a pas été échangé ? Le patient doit en prendre la mesure sinon cela va se transmettre de génération en génération.

                                LE PRONOSTIC :

                              PARIS, hôpital Saint Anne , professeur Philipp Gorwood      

1/3 guérissent : forme pas trop précoce : 17/18 ans, forme peu sévères, peu co-morbides

1/3 : amélioration franche, quelques symptômes résiduels gênants, mais les patients peuvent vivre avec .

1/3 restent en difficultés

                      Le traumatisme de l’hospitalisation peut permettre d’avancer : d’après le psychiatre Dr Gorwood, l’hospitalisation représente souvent un vécu est très douloureux  : l’ hospitalisation est vécue comme un traumatisme, cela permet d’avancer, de poser les armes : c’est difficile, douloureux, c’est une pathologie grave ; les traitements doivent aussi “graves” : intrusifs, douloureux , stressants.

dialogue patiente/thérapeute : propos de la patiente : le nouveau corps  permet de vivre, de donner la vie, avoir des relations sexuelles ; mais le patient ressent une grande ambivalence : dur d’accepter, ce nouveau corps fait peur.

témoignage d’une ancienne anorexique  : elle avait besoin de maitrise, de repères, de toucher ses os ; pour elle, l’hospitalisation ne lui a pas permis d’avancer car elle respectait le contrat de poids pendant l’hospitalisation (mais le travail de fond ne s’est pas fait), puis dès la sortie, elle a reperdu tout son poids : cela s’est enchainé ainsi pendant 12 ans ;  elle ne pensait pas pouvoir vivre sans la maladie, semblait comme en  fusion avec la maladie ; elle avait l’impression qu’elle pouvait gérer plein de choses que les gens n’arrivent pas à gérer : elle éprouvait cette sensation de supériorité avec l’ estomac vide tout le temps.

                          FORME ANOREXIE BOULIMIE

Un autre versant de la maladie est l’ alternance restriction alimentaire /crise de boulimie : le malade a l’ impression que son corps est comme un tube qu’il faut remplir et vider constamment, par tous les moyens. Quand le patient mange, il ressent une terrible culpabilité, insupportable menant aux vomissements. La  boulimie s’installe parfois après l’anorexie car il y a eu tellement de privation avant, “on  se remplit dans l’opulence totale comme pour se salir et se re -nettoyer ensuite”. Ce comportement très difficile à faire disparaitre selon le Dr Gorwood : la frénésie alimentaire est une addiction sévère pour laquelle il faut faire un sevrage  et une mise à distance ; un entretien “motivationnel” et les techniques de prise en charge utilisées en addictologie marchent plus bien  dans cette forme de TCA.

LA MINCEUR, MODÈLE SOCIAL MODERNE ET CONSUMÉRISME

                             Claude Fischler : socioanthropologue : l’alimentation n’a jamais été du ressort de l’individu, c’est une invention récente ; que l’individu soit appelé à regarder les recommandations nutritionnelles : “pas trop de ceci un peu de cela” représente de nouvelles sollicitations absurdes : c’est le fantasme de l’alimentation moderne ; dans ce contexte, le problème n’est pas la régulation excessive, c’est difficile de supporter la responsabilisation de l’individu : l’anorexie ou la boulimie commence souvent par une affaire de régime : l’individu fait des choix alimentaires => la mondialisation est venue croiser le chemin de Narcisse ; les spécificités culturelles s’estompent, les standards s’uniformisent ; les pays très pauvres (où sévit la famine) ne connaissent pas  l’anorexie. Alors que dans les pays développés ou en voie de développement, il y a une augmentation très importante de l’anorexie mentale, comme un effet pervers d’un consumérisme débridé.

                              Professeur Oltea Joga, psychologue : L’anorexie mentale peut venir quand on se préoccupe trop de son aspect physique

Comment se comporte l’anorexie dans les pays post communistes? Il y a l’ influence des rôles sociaux, l’inflation des nouveaux médias, le rôle des femmes. Sur ce dernier point,  avant 1990, la femme devait être compétente et compétitive mais il n’y avait pas encore la  pression d’un corps mince. Après 1990, s’est ajoutée cette injonction d’avoir un corps mince pour pouvoir s’affirmer dans ce monde social, pour accéder un niveau social, plaire aux autres ; le corps devient un lancement social. En ce sens, une jeune fille témoigne  d’être sure qu’à 16 ans, elle a été influencée par la société (boutiques, photos à la TV et sur internet) : elle ne voyait que des  filles minces ; comme elle était une fille ambitieuse, elle s’est alors fixé un seul objectif : perdre du poids. Elle a donc commencé un régime, choix controversé par son père mais soutenu par la mère au départ.

Selon le Pr Oltea Joga, la diète est devenue une obsession sociale, un modèle sociétal, emprunt d’un conformisme terrible ; chaque année, un nouveau régime sort ; certaines arrivent à un poids critique. Comme en témoigne la jeune Catalina ayant souffert d’anorexie,  les réactions de l’entourage encensaient sa perte de poids, ses proches étaient  impressionnés par sa détermination : elle s’est sentie plus aimée, congratulée… et a eu peur de reprendre du poids ensuite. Catalina s’est sentie poussée à être toujours plus stricte avec elle même (elle a perdu 24 kg en un an)…

LE JUSTE EMPLOI DES TERMES “crise”, “troubles du comportement alimentaire”, “maladie”

                                Pour le Pr Oltea Joga, il faut essayer dans la majorité des cas de sortir rapidement le patient du rôle de malade, et plutôt lui parler de crise passagère. Par contre, en cas de risque vital, le terme de maladie est réellement employé. Le Dr Joga dit à la jeune Catalina : “tu risques de mourir, à toi de juger”.  Certains malades ont très peur, et cela les angoisse encore plus ; d’autre réagissent, ce fut le cas de Catalina. Catalina (ancienne anorexique) ne croit pas que l’anorexie soit forcément d’origine psychiatrique, cela dépend des patients : cet état peut être une crise passagère, mais en cas de  co-morbidité, traumatisme grave, cela bascule vers une maladie plus formelle,  plus installée.

                                Dr Rémy :  de plus en plus, on ne parle plus de guérison car cela sous entend “maladie” : on l’utilise surtout quand la personne est en danger vital ; on aime mieux parler de trouble, de lâcher un fonctionnement, de quitter l’idéal anorexique ; il s’agit de s’appuyer sur ces ressources personnelles d’un être qui au fond a tout le potentiel.  Une patiente, témoigne de son déclic en parlant avec une jeune psychologue russe : elle a vécu la maladie de sa mère pendant 10 ans (soit dès l’âge de ses 1 an)   ; sa mère est décédée quand elle avait 11 ans ; elle a souffert d’anorexie pendant 12 ans, et de ce fait, a été malade plus longtemps que sa mère ; elle a purgé sa peine (culpabilité de la maladie et de la mort de sa mère) puis s’en est sortie suite à cette discussion (sentiment de soulagement, libération : ” je devais vivre pour moi, vivre pour elle, c’était possible de s’en sortir”).

                                  CONCLUSION :

Les anorexies gardent à ce jour leur part d’ombre et témoignent de l’impossibilité de séparer le corps de l’esprit. Petit à petit,  les soins progressent à la jonction entre somatique et psychique ; au fil d’un long travail thérapeutique, ou dans une rencontre imprévue avec la vie, viendra pour celles et ceux  qui le peuvent le moment où le patient peut se poser la question : qui suis je sans l’anorexie mentale?

Selon une “ancienne” anorexique, le terme de “guérison” est difficile à employer, c’est comme alcoolisme : on ne boit plus mais on vit avec des tentations ; pour elle, la personne ayant souffert d’anorexie a encore quelques “strates” auxquelles elle s’accroche car cela fait partie  de son identité. Parfois cela va bien, parfois, moins bien. Cela va bien si on est conscient qu’il ne faut pas redescendre en dessous d’un certain seuil car il y a trop à perdre, pas seulement le poids, mais tout le reste. Parfois cela va moins bien parce que le “lâcher prise” est beaucoup plus ancré dans le psychique que dans le physique.

Poème à méditer

 

Le temps viendra

où, plein d’allégresse,

tu t’accueilleras chez toi,

devant ton propre miroir,

 

et chacun sourira devant l’accueil de l’autre,

et dira assieds-toi. Mange.

Tu aimeras à nouveau l’étranger que tu étais pour toi même.

Offre du vin. Offre du pain. Rends ton coeur

à ton coeur, à l’étranger qui t’a aimé

 

toute ta vie, que tu as ignoré,

pour un autre, qui te connaît par coeur.

Descends les lettres d’amour de l’étagère,

 

les photographies, les billets désespérés,

détache ta propre image du miroir.

Assieds-toi. Savoure ta vie.

 

DEREK WALCOTT, “l’amour après l’amour”

Livre témoignage : je m’aime donc je vis

 

Un échange entre Vanessa (ancienne anorexique) et le psychiatre Alain Meunier

Je vous présente le livre de Vanessa Sarfati : “Je m’aime donc je vis, C’est quoi l’anorexie” .

Dans ce livre, Vanessa, ancienne anorexique, raconte son combat acharné contre l’anorexie mentale et révèle de nombreux mécanismes qui la sous tendent :  en témoigne son psychiatre, l’éminent Dr Alain Meunier, psychiatre et particulièrement spécialisé dans la dépression (Centre de la dépression 75007 Paris) avec ce passage qui prend aux tripes :

le psychiatre que je suis a dû aller au delà de lui même, de ses connaissances, de ses habitudes, éviter le piège du “poids” de l’apparence, pour “voir Vanessa”. Soumis que j’étais à mes préjugés théoriques, il m’a fallu commettre bien des erreurs, tendre l’oreille jusqu’à la nausée pour finalement entendre, dans cet infernal imbroglio, ce que Vanessa cherchait de tout son esprit et du bout des lèvres : le pur désir de vivre.”

 

l’anorexie, une “drogue”, un état anesthésique

Dans ce livre, on comprend bien que l’anorexie n’est pas juste un refus de s’alimenter. Cet état de dénutrition mène parfois les malades dans une sorte de transe, qui leur procure une anesthésie physique et psychique, seul “moyen” pour eux pour ne pas mourir (malheureusement ce moyen ou plutôt cet état pathologique peut conduire au décès),  de supporter les difficultés de l’existence. Le thérapeute devra trouver les clés adaptées à chaque malade afin de les aider à achever cette douloureuse métamorphose et les extirper de leur “armure”.

Le combat thérapeutique : cesser de focaliser sur le symptôme, et déterminer les raisons profondes, les facteurs qui ont conduit l’individu au bord du gouffre, jusqu’à la chute : rejoindre le cœur de l’anorexique, ses émotions, ses perceptions afin de trouver la ou les solutions l’aidant à vaincre la maladie.

Vanessa explique fort bien l’état de dépendance de l’individu anorexique ; oui, l’anorexie agit malheureusement comme une drogue. Le comble est qu’il n’y a besoin d’acheter aucune substance illicite, c’est une drogue sans substrat : seul le manque d’alimentation finit par conduire l’individu dans un état second, un état de transe, qui le déconnecte du réel ; l’individu est sur une autre planète. Au niveau biochimique, il y a de très nombreuses modifications concernant les neurotransmetteurs, et les hormones dont le fonctionnement est devenu pathologique. Cette notion permet aux personnes qui ne comprennent pas les mécanismes d’appréhender la difficulté pour le malade à lutter seul contre cette maladie. L’anorexie fonctionne comme une addiction, et comme dans toute addiction, il convient de déterminer pourquoi l’individu en souffrance en est arrivé là.

 

trois phases lors de la maladie anorexique

Dans cet ouvrage, Alain Meunier décrit très bien les trois phases, importantes à saisir :

-la lune de miel, cet état de déni dans lequel l’individu ne se sent absolument pas malade, est en quête de sensations fortes, de contrôle de son environnement, de maîtrise de soi, de perfection, d’idéaux… Cet état est parfois malheureusement renforcé par l’entourage si toutefois la personne souffrait d’un peu d’embonpoint et débute un régime ; elle obtient les compliments de l’entourage, puis potentiellement, se sentant valorisée, le cercle vicieux s’installe, et même si le poids de forme est atteint, l’individu est en quête de maigrir plus, toujours plus : l’addiction est installée car le fonctionnement pathologique de tout l’organisme est lancé : musculo-squelettique, hormonal, neuronal, psychique, …

-après la lune de miel, vient l’état dénommé : “le satellite anor” : dans cet état, la prise de conscience des proches est présente, les remarques fusent, les tentatives d’aide se multiplient, sauf que l’individu est déjà sur sa planète, dans son “donjon”,  prisonnier de ses démons, avec souvent ce double dialogue. Le malade vit comme “à côté” de lui même, en satellite à lui  même, dans un autre espace.

Le déni est parfois toujours là, le malade refuse les mains tendues, refuse l’aide du corps médical. Et c’est bien là précisément, qu’il convient de trouver la ou les solutions pour faire passer le message qu’il est malade et doit accepter les soins. Ce message sera différent selon les individus, leur sensibilité, leur histoire, la confiance qu’ils ont dans la personne aidante. Et pour toutes ces raisons  j’ajouterai que les familles, bien aiguillées par les soignants, par leurs lectures, peuvent et doivent être des co-thérapeutes. Les familles peuvent avoir des ressources insoupçonnées et il convient que le corps médical en prenne conscience afin d’utiliser ce “bras de levier” et donner de la puissance à leur mesures thérapeutiques.

-troisième phase décrite par Vanessa : Plus la maladie anorexique dure, plus il est difficile pour le malade de s’en sortir ;

La maladie se chronicise, c’est la “planète anor”. L’individu sait en général qu’il souffre d’anorexie mais il s’y accroche, cet état lui semblant le seul moyen pour combler ses chagrins, ses blessures narcissiques (son manque de confiance en soi et d’estime de soi). Il faut un déclic, propre à chaque personne, afin qu’elle sorte de cette hallucination. Ce déclic, en général émotionnel, permet une prise de conscience, le rétablissement du court circuit corps- esprit, permettant au malade d’inverser la vapeur, d’accepter pleinement la prise en charge médicale, de renouer progressivement avec des habitudes alimentaires normales.

 

 

 

Vanessa termine son ouvrage par un formidable message de soutien et de combativité aux malades.

Lorsque je reçus le livre par la poste, j’ignorai que Vanessa était décédée, non de l’anorexie dont elle a guérie, mais d’une grippe, quelques années plus tard, ses défenses immunitaires ayant été vraisemblablement affaiblies par quatre années de maladie. Je n’avais pas encore lu son livre mais il me semblait la connaître, ayant vu son superbe témoignage dans l’émission ci dessous (voir à la 18ème minute).

Les larmes roulaient sur mes joues en apprenant son décès, elle m’avait beaucoup éclairée, donné de l’espoir à travers sa guérison, son témoignage, ses actions concrètes et engagées pour lutter contre l’anorexie  : tout cela était réel et je la pensais vivante et bien portante ! mais elle s’en est allée, dans la fleur de l’âge…et avec toute la force qu’elle a su insuffler aux autres! Paix à son âme et pensées aux siens…

ll me fallait néanmoins continuer le combat, celui que je menais pour sauver mon garçon de 10 ans. Je lus son ouvrage avidement et par cette chronique, je souhaite aussi lui rendre hommage. Même si elle n’est plus, elle distille  un formidable espoir aux malades à travers son “œuvre témoignage”.

 

 

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L’ENFANT ANOREXIQUE : comprendre et agir

 

 

L’enfant anorexique : comprendre et agir

C’est un livre précieux pour les parents d’un enfant souffrant d’anorexie que signe le DR Marie France Le Heuzey. Médecin psychiatre, elle coordonne les soins aux enfants anorexiques dans le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital Robert-Debré à Paris. Lors de l’écriture de cet ouvrage, le Dr le Heuzey a déjà 25 ans d’expérience à son actif : au début de son activité, elle voyait tout au plus un enfant anorexique par an, et maintenant, 24 enfants par an dans le même service hospitalier ! sans compter tous ceux qui ne sont pas diagnostiqués !

Cela la place ainsi dans le champ des grands experts. Je m’explique : quelqu’un est un grand expert dans son domaine lorsqu’il a à son actif plus de 50 000 heures d’expérience (pour acquérir cette expérience, il faut en moyenne 17 ans en travaillant 8 heures par jour, cinq jours par semaine). Et cette expérience, elle la partage au sein de cet ouvrage (entre autres) : elle démultiplie ainsi son expertise par le partage et la transmission de connaissances. En ce sens, elle figure parmi mes mentors quant à la compréhension de l’anorexie mentale.

Son ouvrage s’adresse aux familles pour les informer et les aider à accompagner le plus efficacement possible leur enfant. Elle montre la progression de traitements spécifiques et explique diverses stratégies thérapeutiques, adaptées à chaque enfant et à sa famille, en impliquant totalement la famille dans le traitement : les parents ne sont plus écartés et participent au traitement comme co-thérapeutes guidés par les professionnels.

Cliquez ci contre pour découvrir cet ouvrage :

Entrons dans le vif du sujet !

L’anorexie peut toucher les enfants dès l’âge de huit ans ! Au sein d’une société d’opulence, il y a une perte de repères patente dans la population : il n’y a jamais eu autant d’obèses et autant d’anorexiques dans les pays développés.

La presse relaie en permanence des injonctions contradictoires : société consumériste qui pousse à l’achat compulsif et promotion permanente de la perfection avec vente de régimes en tout genre assortis de moult promesses. Comment donner des repères fiables à nos enfants qui baignent aussi dans cette offre commerciale pléthorique ? Comment garder des repères fiables en matière de santé, de nutrition, avec des injonctions partout affichées de rester mince, intelligent, sportif, beau ? Pourquoi pas nous demander d’être Dieu ? Omniscient, omnipotent ! Est-ce  l’image que l’on souhaite donner à nos enfants? On court ainsi vers des désillusions, en quête incessante d’une perfection inatteignable…

1er chapitre : paroles d’enfants, de mères et de pères

Au travers de ce premier chapitre et grâce à divers témoignages, le Dr Le Heuzey donne une place à chacun, une écoute attentive, où chaque membre de la famille (enfant, père mère essentiellement) exprime son ressenti, ses émotions. Ceci est important notamment lors des thérapies familiales dans laquelle la parole s’exprime librement, avec tout son cortège d’émotions : les séances sont arbitrées ou plutôt tempérées, dirigées par une équipe de professionnels (en général plusieurs intervenants) : il s’agit d’être dans le “non jugement” car le jugement sanctionne une ou plusieurs attitudes. Un climat non jugeant permet à la parole de se libérer, aux non dits de s’exprimer, aux membres d’une famille de mieux se comprendre.

Dans un deuxième chapitre,

MF Le Heuzey explique les signes d’appel de l’anorexie mentale, met en lumière la façon de découvrir les restrictions alimentaires. Elle définit divers comportements autour de l’alimentation lors d’anorexie mentale. Elle expose ensuite les comportements annexes en dehors du contexte alimentaire et les grandes constantes rencontrées chez l’individu souffrant d’anorexie mentale : c’est précisément à cause de ces comportements qui semblent rassurants pour les parents (comportements de la phase de déni, d’autres évoquent la “lune de miel”) qu’il y a du retard au diagnostic et que la maladie gagne insidieusement du terrain. Elle dévoile ensuite des critères permettant de différencier l’anorexie mentale de la dépression, quoique cette distinction soit encore très floue voire impossible dans certains cas. Enfin, elle mentionne que les garçons aussi peuvent être concernés et ne doivent pas être négligés : un tiers sont des garçons lors d’anorexie mentale prépubère.

Dans un troisième chapitre,

elle évoque divers cas de figure où les modifications du comportement alimentaire ne correspondent pas à de l’anorexie mentale. A titre d’exemple, elle parle des caprices alimentaires, des petits mangeurs, de la phobie de déglutition, de troubles obsessionnels… Je vous invite à lire son ouvrage si vous souhaitez plus de précisions.

Dans une quatrième partie,

le Dr MF le Heuzey expose les dangers de cette maladie pour les enfants atteints : conséquences sur la plan de la santé, du psychisme, les conséquences dans le temps et dans les relations sociales ; elle met en garde les individus quant à la consultation de sites Pro ana, ces derniers faisant l’apologie de l’anorexie.

En expliquant d’où vient cette maladie, le Dr Le Heuzey alimente le cinquième chapitre de ce livre et pas des moindres.

Pas un facteur unique, mais plusieurs ! elle aborde aussi le poids de notre société actuelle et sa responsabilité dans la genèse des addictions et des troubles du comportement alimentaire. Notre environnement détermine bon nombre de nos comportements et génère stress et culpabilité. Nos enfants sont en quelque sorte les cobayes de la société de consommation et des modes de vie moderne où les femmes travaillent pour s’accomplir et subvenir aux besoins du foyer ; les enfants sont trop souvent livrés à eux-mêmes, en proie aux tentations innombrables (jeux vidéos, publicités alimentaires à la télévision, perfection esthétique dans les publicités de parfums…) d’une part et d’autre part mis devant le fait accompli avec un rôle de parentalisation inapproprié (surveillance des plus jeunes dans la fratrie, autodiscipline pour les devoirs…). Elle évoque aussi le rôle du sport, à mon sens très important dans la genèse du trouble, avec encore le même item : toujours mieux, toujours plus de performance, d’exigences, de compétition acharnée (entre les clubs de telle ou telle ville).

Dans son 6ème et avant dernier chapitre, elle propose diverses solutions de prévention pour éviter de basculer dans cette maladie.

Certes, il n’est pas possible de tout prévenir n’y de renier notre génétique ; mais les objectifs sont de relâcher cette pression sans cesse grandissante sur les jeunes générations. Par ailleurs, l’accent est mis sur le fait d’être et non de paraître ni de posséder des biens matériels. Ralentir notre rythme effréné et prendre le temps représente une autre clé de prévention. Se méfier des idées reçues et se garder de critiques hasardeuses : adopter un esprit critique constructif, positif, tout en relativisant semble primordial.

Pour terminer cet ouvrage, le Dr Le Heuzey met l’accent sur les soins à donner à l’enfant souffrant d’anorexie.

Les soins doivent être pluridisciplinaires, impliquer la famille ; ils ne doivent pas toujours faire appel à une structure hospitalière (à travers quelques données historiques, elle explique pourquoi l’hospitalisation effraie, à juste titre à mon sens : il y a encore énormément de progrès à faire dans le domaine hospitalier, en dehors des centres spécialisés comme Debré ou quelques autres : l’offre de soins est encore extrêmement disparate selon l’endroit où l’on se trouve et un malade n’a pas du tout la même qualité de soins dans les grandes villes et ailleurs) : « l’humanisation des hôpitaux doit concerner aussi les enfants anorexiques », dit elle ! Et je resterai sur cette idée forte, il reste énormément de travail à accomplir dans les établissements hospitaliers hors grandes agglomérations.

 

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